
Avec Notre Salut, vous allez adorer Swan Arlaud en collabo, en opportuniste médiocre, doublé d’un fervent pétainiste. Il incarne avec brillance ce personnage peu sûr de lui, en quête de reconnaissance (ou d’un quelconque pouvoir hiérarchique).
Le film prend place en septembre 1940, on y suit Henri Marre, alors âgé de 49 ans, se rendant à Vichy dans l’espoir de publier son manuscrit Notre salut, qui, selon lui, doit sauver la France de la débâcle. Dans cet ouvrage, Henri expose ses convictions patriotiques et sa méthodologie d’ingénieur : l’efficacité avant tout. Affirmant vouloir aider la France, il fait tout ce qui est nécessaire pour rester utile et, jour après jour, sert avec toujours plus d’habileté les rouages du nouvel ordre. Mais il poursuit surtout un objectif plus pressant : échapper à sa propre perte.
Une puissance dans l’image, un OVNI difficile à cerner, qui intrigue autant qu’il fascine. Le film déploie une humanité en demi-teinte, en s’intéressant aux collaborateurs du régime de Vichy, pris au piège dans une mécanique qui les dépasse. Contraints d’agir, ils glissent peu à peu vers des actes horribles et immoraux, alors même qu’au départ leurs intentions se voulaient justes, portées par une idéologie qu’ils croyaient noble. C’est précisément cette dérive progressive, presque insidieuse, qui frappe et qui est montrée dans ce film.

Sans jamais être appuyé, le récit fait écho à notre présent. En racontant l’Occupation à Vichy, on assiste à la mise en place lente de l’État pétainiste : une organisation qui tâtonne, cherche sa forme, avant de basculer progressivement dans la collaboration et d’embrasser une idéologie profondément raciste. Le film capte ce moment de bascule avec une grande finesse.
Ce qui séduit particulièrement, c’est le rythme et la mise en scène. Le spectateur est plongé dans le quotidien d’Henri Marre, petit bureaucrate presque banal, dans une approche qui évoque à la fois The Office pour son absurdité et Strip-Tease pour son regard cru sur l’intime. Les scènes oscillent entre trivialité du quotidien et surgissements de modernité, la séquence de danse dans la maison du préfet en est l’exemple parfait, où la musique contemporaine crée un décalage saisissant qui vient nourrir à la fois le propos et crée chez le spectateur un sublime décalage.

Le film se distingue aussi par son ancrage dans le réel. Les lettres lues en voix off, issues des correspondances des arrière-grands-parents du réalisateur, donnent une matière intime au récit. Elles introduisent une forme de trouble : entre familiarité et tension, entre amour et passif-agressif, le jeu du tutoiement et du vouvoiement révèle les fractures silencieuses au sein des relations, jusque dans l’espace du couple, en pleine période sombre.
Au final, c’est un film d’une vraie puissance, subtil et intelligent, qui trouve un équilibre rare entre distance et immersion. Un objet singulier, qui a toute sa place à Cannes et qui pourrait, sans surprise, prétendre à une récompense majeure (il en mériterait largement une), pourquoi pas la Palme d’or.
Notre salut est présenté au Festival de Cannes les 20, 21, 22 et 23 mai 2026.
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