« Est-ce que c’est quelqu’un qui t’as fait du mal ? »

Les notres - afficheC’était lors des RVQC 2018 que l’assistante-réalisatrice ultra-chevronnée Jeanne Leblanc présentait son premier long métrage à titre de réalisatrice, le torrent d’émotion qu’est Isla Blanca. Ce huis clos personnel, lyrique et empreint d’un certain réalisme poétique de par ses images vermeeriennes et ses moments de bravoure, m’est longtemps resté en tête. Il a la particularité de commencer en une histoire typiquement québécoise, soit un drame de famille naturaliste en région, mais d’emmener le spectateur ailleurs, dans l’universel, dans le philosophique. Dans une dimension presque onirique, toute en filigrane, grâce à la mise en scène à la fois instinctive et assurée de Leblanc. Force est de constater, avec ce deuxième long métrage que, si la cinéaste garde une touche d’orfèvre sur la réalisation, le scénario n’est pas tout à fait à la hauteur d’Isla Blanca.

Face aux épreuves et obstacles de la vie, la communauté tissée serrée de Ste-Adeline est toujours restée soudée. Mais, cette fois-ci, elle est sous le choc et devra affronter une situation qui mettra les habitants face à leurs contradictions. Au centre du scandale, Magalie, adolescente à la moue enfantine, Manuel, l’enfant adopté du maire emblématique du village et Isabelle et Chantale, mères protectrices mais témoins impuissants d’un drame annoncé.

J’ai souvent trouvé que les cinéastes québécois contemporains entretiennent un rapport ambigüe avec les campagnes et les banlieues. D’un côté, ils semblent presque incapables de situer leurs récits ailleurs qu’en région – ce cadre devient l’équivalent dans l’imaginaire québécois du Far West dans le cinéma américain –, de l’autre ils se sentent toujours obligés de dénoncer le conformisme et le « manque d’ouverture à l’Autre », pour reprendre l’expression à la mode, qui, selon eux, animent les régions. L’attitude « en-dehors-de-la-métropole-point-de-salut » devient un brin redondante…

Les Notres - emilie-bierre
Émilie-Bierre

Malheureusement, Les nôtres tombe en partie dans ce piège. Lorsque le secret de Magalie est révélé, tous préfèrent éviter la situation et cherchent des boucs émissaires chez la jeune fille elle-même et son ami Manuel, un enfant de la DPJ latino. Il est bien vite révélé que l’entièreté de la ville est effroyablement raciste et sexiste. Voilà qui est pour le moins manichéen. Et la fin d’en rajouter, en montrant les deux amis réunis toisant la ville d’un air supérieur alors qu’ils quittent leur patelin perdu, pour rouler vers un meilleur avenir au son d’une musique à la mode. Au concert d’applaudissements qui va résonner de chez les bien-pensants, devant cette intrigue intransigeante avec l’intolérance et les « tendance identitaires » d’en dehors de Montréal, permettons-nous d’opposer un simple bémol dû à un désamour des lieux communs qui tendent à diminuer – un peu – la grande valeur des films d’auteurs québécois. Remarque, les cinéastes ne sont pas à blâmer, tant les institutions semblent toujours exiger le même type de récits.

À ce propos, le film n’évite pas non plus certaines scènes clichées, comme celle du mari dans la quarantaine qui refuse les avances de sa femme, nostalgique de leurs jeunes années, pour se réfugier dans un désir qu’il entretient pour une femme plus jeune. Certains personnages sont également plus caricaturaux. Pensons à la mère bien intentionnée, mais incapable de communiquer et d’entretenir des relations avec son adolescente qui a été privée de père, au petit frère malcommode et au maire véreux qui contrôle la ville par l’intimidation et le copinage. Cela cadre mal avec des figures beaucoup mieux développées et plus profondes, comme Magalie, Manuel ou encore cet insaisissable travailleur social qui, d’une scène à l’autre, passe d’antagoniste brusque à confident proche, pour redevenir presque un voyeur. Les nôtres tombe malheureusement dans quelques pièges qu’avait évités Isla Blanca.

Les notresToutefois, tout n’est pas à jeter dans le scénario du film. Le portrait d’une petite communauté rurale est parfois assez juste. Le phénomène des grossesses adolescentes, et toute la tension qui y est associée, est effectivement fréquent. Le sentiment de léthargie morose qui frappe une communauté après un cataclysme (un effondrement de bâtisse, dans le film) est très bien rendu à l’écran. Étant moi-même originaire d’un village frappé par un glissement de terrain qui a tué une famille de quatre, je puis en témoigner. Le film est crédible sur cet aspect. Enfin, Leblanc s’inscrit très bien dans la mode récente des films d’auteurs sur l’adolescence (Tu dors Nicole, La disparition des lucioles, Genèse, Une colonie, Ailleurs, Les faux tatouages, Flashwood) avec la vision qu’elle propose – depuis ses court métrages – qui révèle la cruauté ordinaire de la jeunesse. En fait, les multiples injustices que subissent Manuel et Magalie servent très efficacement de moteur dramatique au récit, ce qui permet de faire oublier les quelques maladresses de l’intrigue.

La force principale du long métrage réside dans sa mise en scène. La cinéaste construit un univers narratif et visuel extrêmement détaillé, avec des jeux complexes de regards et de composition. Beaucoup de l’action se passe autour des fenêtres des maisons cossues de la ville. La réalisation établit ainsi une dynamique voyeuriste et anxiogène, qui place l’action de regarder au cœur du langage du film. La réflexion entourant le cadrage de Magalie – la façon qu’a Leblanc de la situer, de l’entourer et de jouer avec l’appréhension venant du hors champ – mériterait, à elle seule, un Iris de la meilleure réalisation. C’est avec une main digne d’un peintre de la Renaissance que Leblanc positionne les éléments du cadre. La lumière n’est pas en reste. Les images sont bien éclairées que l’on croirait parfois visionner un film Weerasethakul ou de Zhangke. La direction photo de Marier-Robitaille opte pour une lumière colorée et translucide qui recouvre les personnages en de vaporeux clairs-obscurs. Du reste, l’ambiance angoissante du film, le sentiment que tous les proches deviennent soudain hostiles, n’a rien à envier aux films d’horreur paranoïaques des années 1950-1960 (du Village des damnés à Rosemary’s baby) tant elle est menée avec brio par la réalisatrice et la distribution. Jeanne Leblanc impose ainsi un style fort que, espérons-le, nous reverrons dans de nombreux prochains opus.

Note : 7,5/10

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