
Au Festival International du Film de Toronto, plusieurs œuvres très remarquées à Cannes ont été sélectionnées, offrant ainsi l’occasion parfaite de les découvrir, de les redécouvrir ou de les rattraper.

Soudain, en fait partie le dernier long-métrage de Ryūsuke Hamaguchi, a résonné de douceur et de justesse dans les salles.
Ce nouveau long métrage marque une étape majeure dans la carrière de Ryūsuke Hamaguchi, cinéaste acclamé pour Contes du hasard et autres fantaisies, le triomphe international oscarisé de Drive My Car mais aussi Le mal n’existe pas. Pour la première fois de sa filmographie, le réalisateur tokyoïte pose sa caméra en Europe et signe une coproduction tournée principalement en France, portée par un duo féminin inédit composé de Virginie Efira et Tao Okamoto.
Marie-Lou (Virginie Efira), directrice d’un établissement de soins en région parisienne, consacre son énergie à réinventer le quotidien des résidents grâce à une approche profondément humaine. Son existence croise bientôt celle de Mari (Tao Okamoto), une dramaturge japonaise de passage en France confrontée à l’épreuve de la maladie. De cette rencontre inattendue naît une amitié singulière, où les silences, le partage et les correspondances intimes vont bouleverser leur manière d’habiter le monde.
Loin d’un mélodrame conventionnel, Soudain confirme le statut d’Hamaguchi comme maître du temps. Alors que le titre suggère l’urgence et la rupture, le cinéaste prend le contre-pied de la précipitation en décidant d’étirer la durée pour saisir le moment présent dans toute sa vérité. Sa mise en scène excelle à capter les moments flottants (ces regards qui hésitent, ces pensées qui prennent le temps de naître à voix haute) et à transformer les gestes simples du quotidien en événements émotionnels.
L’âme du récit réside dans ce balancement permanent entre la France et le Japon. Porté par deux actrices magnétiques (toutes deux récompensées à Cannes pour leur prestation), le film fait virevolter ses répliques du français au japonais avec une fluidité remarquable, mariant la retenue nippone à la chaleur du jeu européen. Dépourvu de tout artifice larmoyant, Soudain s’impose comme une œuvre d’une grande sensibilité, délicate et profondément humaine.

À l’occasion de notre passage à Toronto, nous avons pu nous entretenir avec Virginie Efira pour revenir sur cette collaboration franco-japonaise et sur les coulisses de ce film.
Au départ, quand on lit le scénario, qu’on rencontre le metteur en scène, surtout quelqu’un comme lui, et qu’une croyance s’opère, qu’on sent qu’il y a là quelque chose qu’on aime infiniment, rien n’est plus vraiment « complexe ».
Je dirais que les choses les plus difficiles arrivent quand on bute sur des obstacles et qu’on sent que le regard du cinéaste est hésitant ; là, on se demande comment on va réussir à faire ensemble. Mais quand la confiance et l’adhésion sont là, l’énergie, l’ouverture et les dispositions suivent. Il y a évidemment beaucoup de travail, mais on évacue très vite la question de « réussir » ou « rater », de « bien » ou « mal » jouer, qui sont des notions très relatives.
Il fallait une préparation importante en amont. Je me suis dit : « J’ai deux mois, il faut que je libère du temps. » J’ai mis de côté un autre projet et pas mal d’engagements pour m’y consacrer pleinement. Ensuite, une fois sur le plateau, c’est une affaire de confiance et d’écoute.
Au début, on peut se sentir un peu déstabilisée, parce que le jeu chez lui est très particulier : très intériorisé, sans rien d’ostentatoire. Je crois qu’il déteste la « performance » démonstrative, et il a raison. Il faut ressentir les choses de l’intérieur, être constamment connectée et à l’écoute.

Je ne sais pas si le terme est « vertigineux », je ne me pose pas trop la question de la difficulté : quand un travail doit être fait, on le fait. Et avec un grand metteur en scène, il y a toujours un dispositif sur le plateau qui offre à l’acteur une réelle liberté. Il fallait aussi apprendre à déstresser quand une prise ne fonctionnait pas. Je n’ai pas souvent le trac sur les tournages, mais sur les premières prises, j’ai eu un moment de panique en me disant : « Mince, j’ai travaillé comme une folle, comment j’évacue cette peur ? »
D’autant qu’il fait parfois des prises de vingt minutes : si tu trébuches au milieu, on reprend tout depuis le début ! Parler en japonais tout en descendant des escaliers avec des talons parce que Tao (Okamoto) est immense ahah… De l’extérieur, ça peut sembler anecdotique, mais sur le moment, c’est énorme. Il faut trouver une décontraction, lâcher prise et accepter que ça prenne du temps. On avait aussi des contraintes de lumière très précises : Hamaguchi voulait parfois capter un plan exact pendant que la lune montait dans le ciel, ce qui ne laissait droit qu’à deux ou trois prises. Mais cette exigence crée une dynamique magnifique.
Ce climat existait sur l’ensemble du plateau, avec tout le monde : avec les personnes plus âgées, les plus jeunes, ou les comédiens qui ne venaient que pour deux jours. C’est vraiment grâce à la tonalité et à l’attention que Ryūsuke Hamaguchi insufflait à ce tournage. En fin de journée, toute l’équipe applaudissait systématiquement. Au début, il se demandait si les Français applaudissaient toujours comme ça, et je lui ai dit : « Non, pas du tout, c’est vraiment propre à ce tournage-ci ! »
Avec Tao, c’était très fort. Même si elle a commencé le cinéma plus tard et aux États-Unis, ce rôle représentait énormément pour elle. Il y avait parfois des appréhensions partagées, et nous étions très solidaires. Elle m’a tout de suite plu, nous étions très curieuses l’une de l’autre.
Nous n’avions pas la même culture : moi, j’ai mon côté belge, très direct, avec le tutoiement facile et les vannes ouvertes tout de suite ; elle était beaucoup plus réservée. Je me suis calée sur son rythme, à prendre le temps de la rencontre, à choisir ce que j’investissais dans cette relation.
Je pense que c’est un lien qui va rester, et je sais que c’est réciproque. Nous aurons toujours cette trace commune. Vivre une telle aventure humaine est exceptionnel, je n’en revivrai probablement pas d’autres de ce genre. Et pourtant, on pouvait se dire ça alors qu’on était simplement en train de masser des pieds avec des personnes âgées en Ehpad ! On le vivait avec la même intensité que si l’on tournait Les Révoltés du Bounty avec Marlon Brando. Il y avait vraiment une grâce très particulière.
Bande-annonce
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