
Après avoir été dévoilé en compétition officielle au Festival de Cannes, L’Inconnue a fait sa grande première nord-américaine lors de la 51ᵉ édition du Festival international du film de Toronto (TIFF).
Ce nouveau long métrage marque le retour derrière la caméra d’Arthur Harari, cinéaste acclamé pour Diamant noir et la fresque Onoda, 10 000 nuits dans la jungle. Entre-temps, couronné par l’Oscar du meilleur scénario original pour le triomphe critique international d’Anatomie d’une chute (coécrit avec Justine Triet), Harari était particulièrement attendu.

Pour ce troisième film, il s’empare de sa propre bande dessinée, Le Cas David Zimmerman, co-créée avec son frère Lucas Harari.

David Zimmerman (Niels Schneider), photographe solitaire d’une trentaine d’années, mène une existence discrète au cœur de Paris. Lors d’une soirée où il s’est laissé entraîner, son regard croise celui d’une femme aussi fascinante qu’insaisissable (Léa Seydoux). Après une nuit passée ensemble, sa réalité bascule dans l’inexplicable : il se réveille le lendemain enfermé dans le corps de cette mystérieuse inconnue. Commence alors une troublante quête existentielle pour comprendre cette métamorphose et retrouver sa propre identité.
Loin d’un simple artifice de genre fantastique ou d’une comédie d’échange de corps classique, L’Inconnue prend la forme d’un thriller métaphysique sensoriel et déstabilisant. Le récit s’amuse à brouiller les pistes et les certitudes : chaque scène déjoue les attentes du spectateur pour mieux explorer la dissociation, le rapport à la chair et le vertige de l’altérité.
À l’occasion de notre passage à Toronto, nous avons pu nous entretenir avec le réalisateur Arthur Harari et son comédien fétiche, Niels Schneider, pour revenir sur la genèse de cette œuvre singulière.
Arthur Harari : C’est une bonne question. Pour ma part, je trouve qu’il y a une vraie continuité dans notre façon de chercher : chercher quelque chose sans simplement vouloir remplir des cases ou se contenter de faire un « film bien fait ». Il y a une dimension expérimentale qui a été poussée à l’extrême dans L’Inconnue. Mais déjà, dans Diamant noir, l’enjeu était de trouver une liberté et une vibration permanentes au présent pour échapper au simple exercice de style. Créer quelque chose qui reste stimulant, perturbant, étrange et vivant.
On a voulu prolonger cela. Mais dix ans après, sur un projet encore plus audacieux et inédit, j’avais l’impression de découvrir quelque chose chaque jour, à chaque scène. Et Niels est un acteur formidable pour ça, parce qu’il est en recherche permanente : il refuse de se reposer sur ce qu’il sait déjà faire.
Niels Schneider : Ce qui nous rassemble avec Arthur, en tant que réalisateur et directeur d’acteurs, c’est ce besoin de déplacement. Arthur cherche toujours des projets et des univers qui sont comme des territoires inconnus. Diamant noir racontait déjà cela en filigrane, Onoda évidemment aussi, et là, même au cœur de Paris, c’est exactement la même dynamique.
En tant qu’acteur, c’est fondamental : aller à la rencontre de quelque chose que je ne connais pas. C’était très fort d’avoir ce sentiment de connaître intimement Arthur et sa sensibilité, tout en avançant ensemble vers un terrain risqué et inconnu. Partir avec quelqu’un de familier vers un univers qui ne l’est pas du tout, c’est une aventure extrêmement excitante. Je savais qu’avec lui, il y avait ce désir de transformation et de réinvention profonde, bien au-delà d’un simple changement extérieur.
Arthur Harari : Ça a été un long processus. Au départ, j’avais Léa [Seydoux] en tête. J’avais vu un film avec elle et je m’étais dit : « J’ai envie de la filmer, il y a quelque chose de puissant à faire avec elle dans cette histoire. »
Ensuite, pour le rôle de David, on pourrait penser qu’avec un film reposant à ce point sur un duo et une dualité, trouver le second rôle est facile une fois qu’on a le premier. Mais c’est tout l’inverse, car il faut que la croyance s’incarne. J’ai vu beaucoup de comédiens et, au début, je ne pensais pas du tout à Niels. Ce que dégageait a priori le personnage semblait assez éloigné de lui.
Mais c’est étrange, car c’était déjà le cas sur Diamant noir : Niels était arrivé tardivement dans le projet. Il y a peu d’acteurs, notamment en France, chez qui on peut à ce point déplacer le curseur et l’identité, tant physiquement qu’intérieurement. Il est venu passer des essais et son évidence s’est imposée. Il m’a fallu du temps pour le réaliser, sans doute à cause de cette familiarité : je pensais le connaître par cœur. Or, tout le film parle précisément du fait de regarder quelqu’un comme pour la première fois. Finalement, cela fait sens que cela m’ait pris du temps de comprendre que c’était lui. Aujourd’hui, je ne vois personne d’autre.

Niels Schneider : C’est drôle parce que le film raconte un peu ça aussi. Arthur filme Paris, une ville qu’il connaît par cœur depuis toujours, et il réussit à en faire un lieu presque étranger, menaçant et mystérieux.
Niels Schneider : C’est un personnage qui, au départ, n’est pas totalement incarné. Il est presque extérieur au monde, il ne se fond pas avec les autres. C’est quelqu’un qui s’efface doucement, déconnecté de son propre désir. Il vit dans les pas de son père, dans l’ombre de cette figure paternelle, et il est bloqué à un carrefour de sa vie.
C’était un personnage difficile à appréhender car son identité est très flottante. Mais c’est peut-être l’identité la plus réelle : la fixité d’une identité n’est souvent qu’un masque ou une illusion.
Pour travailler cela, le processus a été long et très concret : expérimenter ce que signifie habiter un corps qui n’est pas le sien. Quelle est notre relation à ce nouveau corps, à une nouvelle odeur, à un nouveau centre de gravité ? Quelles en sont les répercussions sur les liens familiaux, sur les années perdues, et dans quelle solitude extrême cela vous plonge ?
Il y avait aussi le travail sur la silhouette : cette maigreur, le fait de ne plus me reconnaître dans le miroir participaient beaucoup à ce sentiment d’irréalité et d’étrangeté vis-à-vis de moi-même. Même si l’expérience vécue par le personnage est par nature impossible, l’enjeu était de pousser les curseurs au maximum, jusqu’aux limites du jeu d’acteur.
Bande-annonce
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