
« When I’ll know 10 or a 100 or 200 things about myself will I know who I am? How many facts does it take to make me into a Me? »
[Quand je connaîtrai 10, 100 ou 200 choses sur moi-même, saurai-je qui je suis ? Combien de faits faut-il pour faire de moi un Moi ?]

Un homme se retrouve au beau milieu d’une planète rocheuse hostile. Amnésique, Lars Shrike parcourt les méandres de son esprit en compagnie d’un pistolet parlant, à la recherche de qui il est et de pourquoi il se trouve là.
Il y a des jours où l’on se réveille avec cette drôle d’impression qu’on n’est pas au bon endroit. Ça vous arrive à vous, cher lectorat ? Un réveil d’un monde imaginaire, pourtant bien réel lorsque nous l’habitons en rêve, qui nous laisse avec une sensation d’imposture, celle d’être dans le lit d’une personne que l’on n’est pas. Dois-je vraiment être Samuël, le gars qui écrit des articles, des scénarios ou de la physique ? Suis-je habile de mon esprit autant que de mes mains ? Que fais-je ici qui me rend unique, qui me rend moi ? Pourquoi pas là-bas?
La plus grande interrogation est la dernière : « Que fais-je ici ?». Cette question consiste, pour moi, en une affirmation que je suis, justement, car j’erre sans but. Trop souvent, nous cherchons le sens de notre existence à travers un accomplissement, un but ou une mission (et d’autres, davantage perdus, se définissent par leur métier). Toutefois, qui de nous est là pour une raison qui dépasserait ou supplanterait l’existence même ? N’est-ce pas assez d’être, tout simplement ?
La réalité, l’univers où vous et moi habitons, est une histoire écrite par ceux-là mêmes qui l’interprètent. À la différence d’une pièce de théâtre, d’un livre ou d’un film, ici, personne ne connaît son texte d’avance. Tout le contraire du travail de l’artiste qui se doit, telle une divinité, de tout savoir, tout connaître ainsi que tout prévoir ce qui est, était et sera de l’histoire et des personnages qu’il invente. C’est la dichotomie de la création : créer l’imprévisible dans un environnement programmé, la définition d’une feinte.
Gary Walkow revient, après presque 40 ans, avec la presque-suite de son premier film sorti en 1987, The Trouble with Dick. Je ne sais pas s’il fallait le voir pour comprendre Lars Shrike Walks the Night, mais Lars, interprété par Kelsey Grammer, met la main sur une copie du livre. Sommes-nous sur Terre ? Sommes-nous sur une autre planète? Tout ça importait progressivement de moins en moins alors que les pensées du personnage entraient en osmose avec les miennes : « Qui est cet individu ? » et « Quel est le but de ce récit?». Je prenais conscience que sous ses airs de science-fiction classique (même si cela ressemble plutôt à du fantastique) évoquant les premiers Star Trek, Walkow tente ici de nous offrir une œuvre beaucoup plus introspective qu’interstellaire.
Lars Shrike est un homme d’entre 50 et 60 ans. Perdu dans un paysage rocheux et marche sous un ciel vert, amnésique de tout sauf de son nom. Accompagné de son fidèle pistolet alien, qui demande sans cesse à être rechargé, cet individu vêtu d’un ensemble déchiré rappelant Evel Knievel arpente le reliefs inconnu du paysage au même titre que sa psyché. Pour marcher, il marche pas à peu près et pas juste la nuit m’a vous dire. Si vous n’êtes pas fanatques des arbres dans LotR, il se peut que certains moment fasse vaciller votre intérêt.

Il y a pourtant un trésor tout au bout. Certes, il n’est peut-être pas porté par le jeu quelque peu amateur des acteurs secondaires, ni par l’enchaînement presque incompréhensible des péripéties, ni même par ses effets visuels des années 60. Néanmoins, l’œuvre en ressort invraisemblablement cohérente et révélatrice.
Lars Shrike Walks the Night reste avant tout un regard profond sur l’autofiction et les perceptions avec une adresse comparable à celle d’Ingmar Bergman, mais en plus accessible. De plus, Walkow ne se prive pas d’une petite référence à un ouvrage de Philip K. Dick, une figure aussi importante pour la littérature de science-fiction que les Bergman pour le cinéma, en mentionnant « les 3 stigmates de Lars Shrike ». Sous son titre en français, Le dieu venu du Centaure, le roman The Three Stigmata of Palmer Eldritch reste un récit éminemment profond sur la création et la représentation d’un soi dans une réalité collective.
Je ne crois pas que Lars Shrike Walks the Night corresponde aux standards de l’industrie cinématographique, mais elle (l’œuvre) épouse parfaitement les règles de l’art. Si je pose les questions «à quoi sert un film ? » ou « pourquoi fait-on une œuvre ? », j’ai bien du mal à m’arrêter sur les termes « profitable », « populaire » et « parce que ». J’en parle souvent, mais quel que soit le mode d’expression, on essaie de transformer des sensations informes en images ou en mots intelligibles.
Bande-annonce
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