
« Le monde sauvage. C’est un monde invisible, mais qui laisse des traces. Les bêtes, on les voit pas souvent. Et c’est très furtif quand tu vois une espèce sauvage. »

Vincent Munier nous invite au cœur des forêts des Vosges. C’est ici qu’il a tout appris grâce à son père Michel, naturaliste, ayant passé sa vie à l’affût dans les bois. Il est l’heure pour eux de transmettre ce savoir à Simon, le fils de Vincent.
Trois regards, trois générations, une même fascination pour la vie sauvage. Nous découvrons avec eux cerfs, oiseaux rares, renards, lynx… et parfois, le battement d’ailes d’un animal légendaire : le Grand Tétras.
Après La Panthère des Neiges il y a cinq ans, Le Chant des Forêts se retrouve lui aussi couronné du César du meilleur film documentaire en 2026. Mais cette fois, Vincent Munier ne part pas au bout du monde : il retourne là où tout a commencé. Dans les Vosges, dans « sa » forêt. Ce film nous propose une belle immersion dans la propre histoire du réalisateur, ajoutant une touche d’émotion plus intime. Au-delà du thème dominant de l’observation de la nature et de l’écologie, Le Chant des Forêts aborde aussi les questions de transmission générationnelle, de liens familiaux, de filiation. Ainsi, il touche davantage de spectateurs par des notions qui parlent à tous.
Dès le générique d’ouverture, la brume envahit l’écran. La musique nous installe dans quelque chose de contemplatif, presque méditatif, confirmé par un format CinemaScope : large, panoramique. On entre dans un monde où il va falloir accepter de ralentir. Et surtout, d’écouter.
« Encore des histoires! » (Simon Meunier)
L’observation de la nature est vécue par la dernière génération comme un grand livre de contes à ciel ouvert. Pour Vincent, dans ce film, il s’agit avant tout de raconter la transmission d’une passion et d’un même respect pour le vivant, de père en fils. C’est un voyage initiatique où l’apprentissage de la patience et du regard se transmet comme un héritage.
Le cœur narratif du film ne repose donc pas uniquement sur les animaux filmés, mais sur le trio formé par Michel (le père), Vincent (le fils) et Simon (le petit-fils). Trois générations unies par une même fascination pour le vivant. Ce sont eux qui guident le film, qui racontent leur histoire ponctuée d’heures d’affût et de rencontres animales.

Certes, la transmission est au centre du projet, mais pas de manière démonstrative. Ce n’est pas un film pédagogique pour le spectateur. Le but n’est pas de nous apprendre des noms d’animaux comme dans un manuel scolaire, ou comme parfois dans d’autres documentaires.
D’ailleurs, au début, quand Michel est seul, les espèces ne sont presque jamais nommées. On observe, on écoute, mais on ne catégorise pas. Seul le Grand Tétras est explicitement désigné. Le spectateur non initié ne sait pas toujours ce qu’il voit, ce qu’il entend.
Puis à environ un tiers du film, le film bascule, on change de narrateur : Vincent arrive dans les promenades naturalistes de Michel. Le relais se fait autour d’une table, à la bougie, lors d’un de ces moments intimes du présent qui ponctuent les séquences en forêt. Puis une nouvelle séquence musicale relance le récit, presque comme une deuxième introduction. Soudain, les choses changent. La parole s’installe doucement. « J’entends des oies. Et des sarcelles. »
Ensuite, lorsque Simon entre à son tour dans le récit, la transmission devient plus concrète. Le petit pose des questions, auxquelles le grand-père répond. On apprend à reconnaître la chevêchette, puis le grand-duc. Les noms surgissent, non pas pour nous instruire, mais parce qu’ils sont nécessaires à la transmission. Parce qu’un enfant les demande.
Avec lui vient aussi une génération différente. Une génération dont l’observation est déjà perturbée : en dix minutes d’affût sonore, trois avions traversent le ciel. Impossible de ne pas y voir un commentaire discret sur les « progrès » du monde. Il y a aussi ce plan furtif où Simon consulte son smartphone, un livre posé à côté de lui. Rien d’accusateur, juste une réalité. Même un jeune passionné de nature reste un adolescent de son époque. Là où Michel prend des notes au crayon dans un carnet, Vincent filme avec sa caméra. Les outils changent. L’attention, elle, tente de rester la même.

On perçoit aussi comme avec l’âge, les rôles s’inversent. Par exemple, il y a ce moment très tendre entre grand-père et petit-fils, où le guide s’inverse lors de la marche : « Mets tes pas dans mes pas. » pour avancer dans la neige. Michel apprécie énormément l’inversion du rôle de protecteur. Un geste simple, mais qui résume tout.
De même, lorsque Vincent est adulte, c’est lui qui emmène à son tour son père partager une nouvelle trouvaille : un lynx, la panthère de la forêt. Michel murmure : « C’est génial… Mon premier lynx. » Comme quoi, une transmission réussie est une transmission qui circule finalement dans les deux sens.
« Si on se tait, si on s’efface, on peut les voir apparaître, par petites notes infimes. » (Vincent Munier)

Le premier humain que l’on voit à l’écran, c’est Simon. Caché, en position d’observation, il écoute, il attend. Il ferme les yeux. S’endort-il? Ou cherche-t-il à mieux entendre? Car ici, tout commence par le son.
Ça gratte la terre, ça frotte. Le bruissement des feuilles, secouées par le vent, par la pluie. La respiration de l’observateur qui attend, ou encore la neige qui tombe sur ses vêtements. Dès les premières minutes, aucun doute : nous découvrons le fameux chant de la forêt.
Idéalement, je vous conseille de ne vraiment pas négliger la qualité du son lors de votre visionnage. Un bon casque, une bonne enceinte, voire un home cinéma! Ou encore mieux, en salle. La bande sonore est un délice, digne des meilleures pistes de relaxation. Une véritable chorale, un orchestre vivant. La musique (signée Warren Ellis) est elle aussi remarquable. Juste, pertinente, frissonnante. Elle accompagne sans envahir.
Le film est extrêmement épuré en termes de dialogues, qui restent rares et spontanés. Peu de paroles, beaucoup de murmures, de silences, de sons naturels. On est loin d’un documentaire bavard. Vincent Munier parle d’ailleurs de « transmettre ce que les mots ne savent pas dire ». Cette phrase résume parfaitement la démarche du cinéaste : le silence partagé entre les générations et cette volonté de faire ressentir la poésie brute de la nature vosgienne sans surcharger l’écran de commentaires inutiles.
Souvent, le son précède l’image pour découvrir de nouveaux animaux. Lors de la première nuit filmée de Michel sous son sapin, on entend le passage d’un gros animal (son cri, ses pas), pourtant on ne voit que l’homme. L’animal reste invisible. Ce n’est pas une règle constante, mais le procédé marque. Juste après, le film nous offre pourtant de sublimes plans du Grand Tétras en train de chanter.

La lumière et les couleurs sont également époustouflantes. À un moment, Vincent lâche même un spontané : « Rholala, cette lumière! » C’est une réaction sincère d’observateur émerveillé, que l’on peut aisément partager. Moi-même, devant la plupart des images, je remarque avec admiration les couleurs et les lumières de cette nature éblouissante, dont la captation respecte la beauté.
Nous, spectateurs, sommes invités à cette position d’observation et d’affût, sans ressentir une once d’ennui. Ce même silence nous permet d’être placés en position d’observateurs. Parfois aux côtés des protagonistes, parfois seuls. Dès le début, quand on aperçoit Vincent et Michel à travers une fenêtre, nous sommes déjà à l’extérieur, en train de les regarder observer.
Il y a même un moment magnifique, vers la moitié du film, où l’observateur devient observé : une chouette, en train de nourrir ses petits, interrompt son geste pour fixer la caméra. La tension est palpable. Qui observe qui?
Dans Le Chant des Forêts, le thème de l’affût est étroitement lié à la mise en scène de Vincent Munier. Ce que l’on voit à l’écran n’a été permis que par un long processus d’attente. C’est la patience même de l’équipe de tournage qui nous permet de profiter de si belles images, de plans d’animaux qui nous font nous sentir privilégiés. Techniquement, il a fallu 10 ans pour qu’on puisse admirer ce condensé d’images. Certains plans ont été enregistrés auparavant par Vincent. Le film n’est pas une démonstration de force technique, c’est une leçon d’humilité face au vivant qui exige qu’on disparaisse pour laisser la magie opérer.
« J’ai la sensation que la société fracasse notre capacité à nous émerveiller. » (Vincent Munier)
Ce serait un euphémisme d’affirmer que Le Chant des Forêts est une ode à la nature, n’est-ce pas? Pourtant, derrière la splendeur des images, le film porte un message plus grave.
Cette œuvre invite clairement l’être humain à se reconnecter à la nature environnante, depuis trop longtemps reniée et reléguée au second plan (si ce n’est au troisième…). Cette connexion à la nature se manifeste d’abord par cette volonté de se rendre « invisible » dans la forêt, afin d’admirer l’invisible.

Le Grand Tétras, oiseau mythique des Vosges, traverse le film comme un fantôme. Dans le dernier tiers, on revient à lui. Michel évoque la dernière fois qu’il en a vu un. Cela faisait longtemps, on pensait qu’il n’y en avait plus. Et cette fois-là, il n’a même pas chanté.
« Tu te rends compte? Cet oiseau vivait dans les Vosges depuis la dernière période glaciaire, il y a plus de 10 000 ans. Et moi, là, en 50 ans, j’assiste à sa disparition. » Impossible de ne pas ressentir la douleur dans ce constat.
« Un échec de notre société » : il n’y a plus de Grand Tétras dans ces montagnes. Le film ouvre alors plus clairement sur les préoccupations écologiques : activité humaine, bouleversement climatique. La disparition devient concrète. Chaque observation réussie prend une valeur presque miraculeuse. Il y a même une certaine urgence à aller observer ce qu’on ne verra peut-être plus dans quelques années.
Simon, lucide, lâche : « Ça fait pas réfléchir tout le monde. Y a des personnes qui s’en fichent. » C’est peut-être ça, le plus inquiétant. Les réactions humaines face à tout cela.
Néanmoins, le film garde une lueur d’espoir. Dans les dernières minutes, une succession d’images d’animaux paisibles, accompagnée d’une mélodie de piano porteuse de douceur, suffit presque à faire monter les larmes. Le message véhiculé n’est pas uniquement celui de la perte. Il est aussi celui de ce qui est encore là.
En outre, on ne peut passer à côté du thème de la résurrection, du cycle de la nature. La forêt fonctionne par cycles : un arbre mort devient un abri pour les espèces, un apport de matière pour les jeunes pousses. « Un squelette qui redonne la vie. » (Michel Munier). Même mort, un arbre continue de donner la vie.

« Tu sais, ici, tout est perpétuel recommencement.
On naît, on vit, on meurt, pour participer à ce grand mouvement.
Nos origines sont là, dans l’humus.
Toutes ces vibrations résonnent discrètement en nous et nous inspirent, comme un souffle.
On est dans ce qui s’en va. »
Tout en parlant, cette dernière phrase, Michel l’écrit aussi dans son carnet : on est dans ce qui s’en va. Dans ces phrases, on croît entendre une douce poésie qui résume l’intention ultime de ce documentaire. Si la nature s’en va, l’humain finira par s’en aller aussi. Tout est connecté. Même les arbres écoutent le chant des oiseaux, d’après Michel.
Peut-être que la plus grande réussite du film est là : nous faire ressentir cette disparition, sans jamais forcer le discours, ni créer de l’éco-anxiété. Vincent Munier dépasse le simple documentaire animalier. En nous invitant dans son intimité familiale et sensorielle, il parvient à parler d’écologie autrement. En touchant l’émotion, il capte l’attention. Et en captant l’attention, il transmet mieux les messages.
Bande-annonce
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