
« Voilà. »

Rêveries d’un routier solitaire est un film immersif qui nous raconte les voyages de Serge Bouchard. Installé bien confortablement sur le siège passager de son camion rouge Mack modèle B 1958, on devient rapidement le compagnon de route de Serge qui nous raconte, en voix off, ses aventures.
Il nous guide à travers les paysages et les territoires. Le récit s’ouvre comme une parenthèse suspendue, un moment hors du temps où l’on se laisse porter par les images, sa voix et les souvenirs.
Serge Bouchard, anthropologue, écrivain, animateur radio et conteur hors pair, a consacré sa vie à observer les paysages canadiens à travers les saisons afin de mieux les comprendre et les transmettre. Roulant jour après jour, arpentant les routes et les kilomètres dans son camion rouge des années 50, il sillonne l’asphalte à la rencontre des hommes, des animaux et des espaces qui façonnent son imaginaire.
Le film cherche ainsi à raconter l’histoire de cet homme inspirant, en nous plongeant dans ses souvenirs de routier et dans sa relation intime avec ce territoire qu’il connaît si bien.
L’originalité et sa force résident dans sa forme de film immersif, mêlant prises de vue réelles et séquences d’animation. Cet échange entre le réel et l’imaginaire structure l’expérience. Les images filmées ancrent le récit dans une réalité tangible, accompagnent la parole et donnent du poids à son discours. À l’inverse, l’animation intervient lorsque le film cherche à dépasser le réel, à entrer dans la rêverie, dans l’onirique. Elle vient habiller les souvenirs, traduire les sensations, matérialiser l’invisible, notamment dans la séquence où Serge nous parle des orignaux qui peuplaient autrefois ces routes.

Par ailleurs, certaines de ces séquences marquent particulièrement par leur puissance évocatrice. Par exemple, le passage des épinettes, où, habituellement immobiles, se mettent à danser, à se rapprocher de nous, à nous envelopper.
Cette inversion change notre rapport à la nature, nous ne sommes plus face à la forêt, mais en elle, presque absorbés. Habituellement, c’est nous qui avançons à travers les arbres, qui nous en approchons. Ce sont les épinettes, d’ordinaire immobiles, qui semblent venir à notre rencontre. Le point de vue se déplace jusqu’à la cime des arbres, comme si nous partagions une perception autre, plus sensorielle, presque poétique.
Malgré son dispositif immersif, le film conserve un ancrage dans les codes du cinéma. L’action reste principalement dirigée vers l’avant, comme dans une salle de projection traditionnelle. La vision périphérique (que ce soit à gauche, à droite ou même l’arrière) agit davantage comme un prolongement de l’image principale que comme une nouvelle direction narrative. Cela permet de ne pas perdre le spectateur tout en enrichissant son expérience. L’immersion est renforcée par le dispositif technique de la SAT (Société des Arts Technologiques) et sa Satosphère qui utilise 8 projecteurs vidéo pour une projection en 360°, et un son spatialisé avec plus de 93 haut-parleurs.

Le choix des prises de vues donne au spectateur l’impression d’être véritablement présent dans le camion, d’accompagner Serge Bouchard dans ses trajets, de partager ses silences autant que ses réflexions. On ne regarde plus simplement un film, on en fait partie.
Cette œuvre rend un hommage sensible, poétique et engagé à Serge Bouchard. C’est une invitation au voyage, mais aussi à la mémoire, à la contemplation et à la prise de conscience, une manière de prolonger, encore un peu, la route aux côtés de celui qui n’a jamais cessé de la raconter.
Bande-annonce
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