
« Tu sais que tu vas avoir mal, tu vas avoir froid, tu sais qu’il va faire chier. Tu regardes en avant et tu ne vois rien parce qu’il neige, il vente, c’est whiteout, mais il n’y a pas de retour en arrière. »

Dans le documentaire Marche au pays réel de Marie-France L’Ecuyer les deux aventuriers Samuel Lalande-Markon et Simon-Pierre Goneau relèvent le défi personnel de rallier, d’abord à vélo, puis en skis, le point le plus au sud du Québec, la borne 720, au point le plus au nord, le Cap Anaulirvik. Ils mettront presque trois mois afin de faire les 2960 kilomètres de distance entre le début de leur voyage et sa fin. Une aventure exceptionnelle qui demande non seulement une excellente préparation matérielle et logistique, mais surtout un travail important de soi – tant physique que psychique.
Je viens d’un pays où le sport est omniprésent et intrinsèquement lié à l’identité de la plupart des gens. Les sportifs de l’extrême, on les connaît – ils diffusent leurs vidéos sur YouTube, on les voit enfiler les kilomètres dans des paysages isolés, loin de la civilisation, dormir au pic d’une montagne dans leurs sacs de couchage bivouac. D’autres cherchent à s’entraîner à la survie dans la nature hostile, pour tester leur virilité, pour s’armer contre une éventuelle apocalypse de la vie moderne dépendant d’électricité, de supermarchés toujours bien équipés et d’eau toujours disponible.
Les deux aventuriers dans Marche au pays réel ne ressemblent guère à ces gens-là. Peut-être qu’ils cherchent l’extrême, certes, mais ce qui les pousse avant tout c’est la découverte d’un Québec « réel », la redécouverte d’un pays natal méconnu, la plupart des habitants vivant dans le sud du pays et n’ayant pas de rapport « réel » avec le nord, les nords de leur territoire, comme les différencie Jean Désy, le chercheur interviewé dans le film. Selon la réalisatrice Marie-France L’Ecuyer « le Nord existe davantage comme concept géographique que comme réalité concrète, vivante et habitée », d’où la nécessité de créer un film qui rapproche cette expérience concrète au spectateur.

Pour Samuel Lalande-Markon, l’idée de traverser le Québec et de partir à la découverte de ses coins les plus recueillis est née après des années de voyage ailleurs, notamment en Amérique latine. Se rendant compte de sa méconnaissance du Québec, Samuel tombe sur l’expédition « Québec Plein Nord » de Simon-Pierre Goneau. Ce dernier avait tenté de parcourir le Québec du Sud au Nord complètement à vélo en 2020, mais avait dû, peu avant la fin, faire demi-tour en raison de la pandémie – et surtout en raison de sa situation mentale.
En 2023, ils se mettent ensemble et se partagent le chemin : Samuel s’occupe de la première partie à vélo, Simon-Pierre le rejoint pour la deuxième partie en skis.
Pendant la première partie, on voit Samuel pédaler seul sur des routes isolées, le silence étant occasionnellement interrompu par une voiture, un camion qui passent à toute vitesse devant lui. Il fait froid, voire extrêmement froid, si froid qu’à un moment donné l’électrique ne fonctionne plus et que Samuel ne peut plus changer de vitesse puisque le câblage est gelé. De gros cristaux de glace ornent le véhicule comme si c’était une œuvre d’art ou une espèce extraterrestre.

À ce stade du film, on ne peut plus nier la folie de l’entreprise.
Plus tard dans le film, on se souviendra de ce moment et on se dira que, décidément, la folie ne connaît pas de limites : c’est là que Simon-Pierre et Samuel se frayent un chemin à travers la neige, les collines de glace et les forêts cachées sous la poudre blanche. Ils tirent chacun un lourd traîneau derrière eux, le poussent sur le pic de petites montagnes, naviguent le terrain irrégulier, avancent sur la banquise sans début ni fin malgré le risque de rencontrer des ours polaires, armés d’un fusil de chasse et d’une clôture fabriquée par eux-mêmes. Le froid extrême, les rafales de vent, le fameux whiteout ralentissent leurs pas et exigent le maximum de leurs corps déjà usés par le trajet énorme parcouru : « Nous sommes un pays d’hiver et de tempêtes, de véhémence et de débâcle […]. Le froid exige de nous le meilleur comme le pire », le narrateur en voix-off donne-t-il à réfléchir de manière poétique tout au début du film, tandis que Simon-Pierre parle ouvertement des épreuves rencontrées :
« Ça me frappe à quel point je vais me mettre dans la marde. Tu sais que tu vas avoir mal, tu vas avoir froid, tu sais qu’il va faire chier. Tu regardes en avant et tu ne vois rien parce qu’il neige, il vente, c’est whiteout, mais il n’y a pas de retour en arrière. »
Le moment le plus terrible pour moi comme spectatrice : quelque part dans la toundra arctique au Nunavik, l’humidité intense due à la proximité de la mer ne s’arrête même pas aux parois de leur petite tente. À l’intérieur, tout est mouillé, le givre recouvre leurs sacs de couchage, leur respiration se fige dans l’air. L’abandon, une pensée compréhensible, à portée de main. Or, l’humour, l’ironie gagne : ce serait leur « hôtel de glace », concluent-ils avant d’aller se coucher…

Cependant, à part ces moments horribles, les deux aventuriers profitent des moments de joie inouïe : les aurores boréales la nuit, bien sûr, mais aussi le petit luxe comme une avancée souple sur la banquise lisse, si souple qu’on aurait envie d’aller chercher ses patins à glace, ou alors la descente libératrice en skis une fois arrivés au sommet.
Marche au pays réel aborde la force de l’homme face à la nature, mais il offre surtout des images impressionnantes de la beauté « brute » du Nord du Québec : les variations du bleu et du blanc, les îlots de glace dans la baie d’Hudson, des vues spectaculaires d’en haut sur la petitesse de l’être humain dans ce vaste territoire, des vues de plus près de la faune et de flore pleines de résistance dans cet environnement exigeant.
Mais ce qui, d’emblée, ressort du film, c’est que quand on parle de la nordicité au Québec, on ne peut pas ne pas parler de ses peuples autochtones. Je trouve très réussi dans ce contexte que le film ouvre sur ceux qui y ont vécu d’abord : un vieil inuit nous montre comment chasser le phoque en hiver et explique l’importance de la nature dans leur vie : « Tous les Inuits dépendent de la faune et de flore qui viennent de la mer. » Les techniques de chasse et le savoir mystique sont transmis d’une génération à l’autre et si les hommes disparaissent avec le temps, les inuksuit, des empilements de pierres indiquant des lieux de chasse propices, restent et relient les morts aux vivants.

Marche au pays réel ne cache pas l’histoire sombre du Québec, celle d’avoir usurpé le territoire inuit et cri dans les années 1960 et 70 au cours du « projet du siècle » du premier ministre Robert Bourassa. Le territoire devait être aménagé et modernisé par la construction de la fameuse route Billy-Diamond – les peuples autochtones n’ont pas été consultés. « Pour être maître chez nous il fallait également être maître chez les autres », le narrateur résume-t-il la situation avec amertume.
Je me demande si, dans les écoles québécoises, on va montrer le film aux enfants pour leur dire : voici, le « pays réel », c’est ça aussi, notre Québec, c’est ce que Gilles Vigneault a essayé de nous dire, c’est ce froid hostile, c’est cette immense étendue auxquels nos ancêtres étaient exposés sans nos commodités modernes. Vous vous y reconnaissez? Quel est votre Québec réel?
Mon propre pays, l’Autriche, est minuscule comparé au vaste territoire de votre pays, le Québec. De fait, il est 18 fois plus grand que le mien. Le froid, je le connais, mais pas ces chutes extrêmes. Ne connaître qu’une fracture de son propre pays, ne pas pouvoir accéder à sa majeure partie, ou très difficilement, est inimaginable pour moi.
Marche au pays réel est un film important – tant par ses images de nature époustouflantes que par la réflexion, qu’il dégage, sur le propre rapport à « son » Québec individuel.
Bande-annonce
© 2023 Le petit septième