
« Je n’ai vraiment pas envie de voir quelqu’un dans la vraie vie. À quoi ça sert? Se regarder fixement? »

Malak, Celia et Jae ont quatorze ans. Elles voyagent en famille dans un camping du sud de la France. Malak avec sa mère, Celia avec ses parents et son petit frère et Jae avec ses frères et le nouveau mari de sa mère. Tous les trois ne sont qu’à moitié présents dans leur famille et sont principalement dans leur propre monde. Malak veut découvrir l’amour. Elle veut savoir à quoi ressemble le véritable amour pur. Célia a l’amour. Et elle ne pense qu’à lui toute la journée. Elle est sûre qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Le monde qui l’entoure doute de sa relation, mais elle ne se laisse pas tromper. Même s’il est souvent injoignable. Jae est dans son monde en ligne. Snapchat, Instagram, Tic Toc. Le contact dans la vraie vie n’est pas nécessaire, car l’amour peut aussi être numérique, après tout, c’est là que l’on peut vraiment être soi-même.
Avec Sweeties (Liefjes), Anneke de Lind van Wijngaarden et Natalie Bruijns proposent un film sur le passage à l’âge adulte. On y suit trois filles de 14 ans pendant leurs vacances d’été au camping La Plaine, au pied d’une montagne près de la rivière Ardèche, dans le sud de la France. Toutes les trois ont envie de découvrir quelque chose sur l’amour. Et les réalisatrices ont bien l’intention de comprendre ce qu’est l’amour lorsqu’on a 14 ans.
Ce qui frappe avec Sweeties, c’est son ton qui ressemble à un film romantique. Par moment de la musique douce, par moment des images très rapprochées qui laissent croire qu’on regarde une fiction. D’ailleurs, on se demande comment les réalisatrices ont fait pour être aussi proches, intimes, avec leurs personnages.

On suit ainsi les trois adolescentes, qui sont à des endroits bien différents sur le chemin de l’amour. Malak a déjà eu un petit ami, mais cherche maintenant The One. Elle veut faire mieux en amour que sa mère, qui a tout gâché. En attendant, elle a des doutes sur son corps, toutes ces belles filles autour d’elle, à côté d’elles elle n’a aucune chance, n’est-ce pas? Et maintenant, il y a ce beau garçon français qu’elle a rencontré au camping. Elle ose à peine le regarder. Elle sait très bien ce que les garçons aiment et cela ne l’inclut pas, n’est-ce pas?
Celia a un petit ami, mais la relation est compliquée. Elle n’est pas musulmane, alors que lui l’est. Ses parents ne permettent donc pas cette relation. Ou, est-ce que le problème est ailleurs? Et comment devrait-elle gérer cela? Pendant ce temps, Celia met son mascara, se sèche les cheveux et traîne avec les Néerlandais qui ne peuvent la quitter des yeux. Le véritable amour, c’est rester ensemble pour toujours, pense-t-elle. Tout comme ses parents.
Jaelynne est déjà sortie avec quelqu’un, mais la relation était entièrement en ligne. Elle n’osait pas le voir en vrai. Elle avait peur de perdre la magie qu’ils avaient en ligne. Elle ne veut absolument rien savoir des baisers pour des raisons d’hygiène. Elle préfère être sur son téléphone avec ses amis numériques. Elle trouve gênant de parler à quelqu’un dans la vraie vie. Mais sa mère lui dit de se faire des amis au camping. Non! Pas nécessaire!

Le documentaire suit donc ces trois filles tout au long de leurs vacances, tentant de découvrir ce que le mot « amour » représente pour cette jeune génération. Anneke de Lind van Wijngaarden et Natalie Bruijns tentent de plonger complètement dans la tête des filles. Quels sont leurs secrets, leurs envies? De quoi ont-elles peur? Selon elles, qu’est-ce qui est bien ou mal? Et il faut avouer que les 3 jeunes filles se sont montrées dans toute leur vulnérabilité. Ce qui m’amène à me poser cette question : est-ce que notre société dans laquelle on vit de plus en plus devant les caméras ne détruit pas, justement, le filtre qui fait qu’une personne se gardera de montrer sa vulnérabilité à la face du monde?
Ainsi, Sweeties montre le lien entre l’amour, le numérique et la vie en société pour les jeunes filles de 14 ans.
Le documentaire commence avec les trois filles qui se tiennent sous un soleil de plomb et regardent leurs parents essayer de monter une tente. Leurs parents sont-ils le meilleur exemple d’amour ou ont-ils tout gâché?

Le questionnement est ainsi lancé. Je disais, dans mon article sur XiXi, qu’on cherche souvent à vouloir faire le contraire de ce que nos parents nous ont appris. Et c’est ce qu’on peut observer dans ce film lorsque les filles parlent des relations amoureuses de leurs parents.
Puis, il y a le camping, ce mini univers où les filles peuvent être complètement seules pendant des heures. Où elles ont la possibilité d’être tout ce qu’elles veulent. Que choisissent-elles alors? Dans quelle mesure savez-vous réellement qui vous êtes à quatorze ans? Comment le monde en ligne et le téléphone mobile influencent-ils ces choix? L’amour est-il réellement tel qu’il est représenté en ligne ou n’est-il que fantaisie?
C’est là que Sweeties devient particulièrement intéressant. En tout cas, pour quelqu’un qui n’est pas de cette génération, comme moi. En tant que spectateur, on aurait tendance à juger ces filles en leur reprochant leurs façons de vivre leur jeunesse. Combien de fois avons-nous entendu des adultes dire que leur jeunesse était tellement mieux que celle des jeunes d’aujourd’hui. Quand on voit Jae qui vit pratiquement strictement en ligne, on peut facilement la juger. Mais les réalisatrices creusent et creusent pour comprendre ses protagonistes.
Malak, Jae et Celia ont quatorze ans, et avoir quatorze ans est parfois quelque chose d’impossible. Elles veulent découvrir le monde, mais elles veulent aussi se cacher, elles veulent être vues et sortir, mais ont peur d’être de ce que les gens pensent d’elles. Elles veulent rester aussi loin que possible de leurs parents, mais ont désespérément besoin d’eux.

Et tout ça passe de l’écran au spectateur. Les réalisatrices réussissent de manière impeccable à faire comprendre toutes ces notions parfois complexes aux spectateurs. À la fin, on ne peut que réaliser que ces trois filles représentent le large éventail des adolescentes de leur âge, dans toute sa beauté et dans toute sa tristesse.
Parce qu’ici, tout peut arriver. Pas comme dans les films. Pas comme les filles des tutoriels l’avaient fait. Totalement différent. Mais peut-être encore plus beau, parce que c’est réel.
Sweeties est présenté aux Hot docs les 2 et 5 mai 2024.
Bande-annonce
© 2023 Le petit septième