La salle des profs - une

La salle des profs – Au pilori

« On le punit pour un éventuel crime de sa mère. C’est de la Sippenhaft. »

The Teachers Lounge - Affiche

Pour le réalisateur İlker Çatak, la salle des profs est ce lieu quasi mythique où les destins se décident – dans le cas de son film La salle des profs (Das Lehrerzimmer) (2023) il s’agit du destin de la secrétaire de l’école Mme Kuhn et de son fils Oskar. Celle qui déclenche la tragédie : Carla Nowak (Leonie Benesch), jeune enseignante engagée, qui, consternée par les méthodes de la direction pour éclairer une série de vols, se met à mener ses propres enquêtes et fait vaciller, à son insu, toutes les structures sociales de l’école. 

Des enjeux moraux

Pour lancer un défi à son élève doué Oskar, Mme Nowak lui loue son cube magique – trouver une solution au problème posé, soit de faire tourner le cube de manière que les pièces de la même couleur se trouvent réunies sur une seule face, revient à déduire l’algorithme, c’est-à-dire une suite finie et non ambiguë d’opérations qui permettent de résoudre un problème. En revanche, les problèmes auxquels l’enseignante de mathématiques et de sport Mme Nowak se voit confronter à l’école secondaire à Hambourg ne se laissent souvent pas résoudre de manière si rationnelle et claire. Il s’agit de problèmes moraux qui ne se résolvent guère selon un guide préétabli.

Leo Stettnisch dans le rôle de Oskar dans LA SALLE DES PROFS - Des enjeux moraux
Souffre : Oskar (Leo Stettnisch)

Le stress et le multitâche rendent encore plus difficile la prise de décisions – ce qui était exactement au centre d’intérêt des scénaristes du film, le réalisateur et son ami de jeunesse Johannes Duncker, qui, en discutant de vols (à l’école, mais pas seulement) dans leur entourage avaient décidé d’y consacrer un film. 

Des interrogatoires douteux

Un tel vol – ou plutôt son enquête – se trouve tout au début du long-métrage : les délégués de classe se font interroger par la direction et un professeur qui leur présente la liste des élèves et leur demande d’identifier celui qui, à leurs yeux, pourrait être impliqué dans le crime. Mme Nowak exprime son désaccord avec les techniques de dénonciation de la direction en rappelant aux élèves de douze ans leur droit de refuser cette demande suite à quoi le professeur atténue son énoncé en disant : « Vous n’avez qu’à acquiescer si vous avez des soupçons. » Lorsque les mêmes personnes interrompent le cours de Mme Nowak peu après pour prier les garçons de présenter le contenu de leurs portemonnaies, l’enseignante dont le malaise est palpable a beau répéter qu’il s’agit d’une fouille volontaire. La direction ne lâche pas prise : « Mais celui qui n’a rien à cacher, n’a pas à se faire des soucis. » Quand le soupçon tombe sur Ali ayant une somme élevée d’argent sur lui, ses parents turcs sont conviés. Emportés, ils confirment que l’argent était destiné à l’achat d’un jeu vidéo. Mme Nowak, visiblement gênée par l’attitude raciste et pleine de préjugés de la directrice et de certains de ses collègues, présente ses excuses au nom de l’école, mais ne peut pas empêcher que l’atmosphère reste trouble. 

Leonie Benesch dans le rôle de Carla Nowak dans LA SALLE DES PROFS - Des interrogatoires douteux
Carla Nowak (Leonie Benesch)

La dénonciation

Alertée par ses collègues selon lesquels les vols constituent un gros problème à leur école, Mme Nowak devient elle-même témoin d’un vol au milieu de la salle des profs – l’une des enseignantes pique la monnaie de la caisse du café. Désireuse de démasquer la chapardeuse, elle laisse son portemonnaie dans la salle lorsqu’elle sort pour aller en classe, mais démarre l’enregistrement de la caméra de son portable. À son retour, des billets manquent – et la caméra montre la blouse distinctive de la secrétaire de l’école, Mme Kuhn. Confrontée par Mme Nowak, la secrétaire nie toute culpabilité et la fait passer comme une dénonciatrice devant la directrice à qui elle présente son portemonnaie : « Ou bien aimeriez-vous me fouiller aussi? Ça semble désormais être à l’ordre du jour ici… »

Les rumeurs, la diffamation, la révolte

Alors que l’incident est supposé rester confidentiel, des rumeurs circulent et ont vite atteint tous les coins de l’immeuble – les élèves, leurs parents, les professeurs : Mme Nowak se voit alors mise au pilori lors de la soirée des parents qui lui reprochent d’être incompétente et de soumettre les enfants à des méthodes d’interrogatoire douteuses. La jeune pédagogue a beau défendre une communication objective et livrer des arguments rationnels, le débat arrive à son climax avec l’entrée inattendue de Mme Kuhn. Coup d’éclat dramaturgique, celle qui arrive en retard, trempée de la pluie battante dehors, apparaît comme un ange de vengeance qui ne désire qu’une chose : la chute publique de la professeure. 

« Cette femme a fait des enregistrements vidéo en cachette à l’école! Du personnel enseignant, imaginez! Espionnage, dénonciation, calomnie, diffamation, tout ce que vous pouvez imaginer. Des existences entières y sont détruites, et ceci, uniquement sur la base de quelques présomptions. À votre place je ne croirais pas un mot de plus de cette femme. Honte à vous! »

Peu après, les élèves se mettent à se révolter et boycottent les cours, l’article provocateur du journal scolaire propage une version déformée des événements et ne fait qu’attiser un conflit sur le point d’exploser – sur le dos, surtout, d’Oskar de plus en plus instrumentalisé par sa mère…

La salle des profs - Fait tout éclater Mme Nowak - Les rumeurs
Diriger une classe

Comment revenir à l’état normal, révéler la vérité, protéger les innocents? 

La caméra : l’école, un lieu fermé et divisé

Filmé dans le format classique 4/3, La salle des profs souligne d’emblée le cadre réglementaire hiérarchique et strict dans lequel agissent les enseignants. Ceci et le fait qu’aucune scène n’est située à l’extérieur du terrain de l’école intensifient l’impression selon laquelle les professeurs, notamment Mme Nowak, se voient souvent prisonniers de cette institution devenue omniprésente dans leur vie. Pour İlker Çatakle, le choix de la scène principale était évident : 

« Finalement, ça n’a pas d’importance que Carla Nowak habite un logement ancien ou neuf, qu’elle ait un chat ou un chien. On apprend énormément sur elle rien qu’en l’observant. La personnalité d’une personne se révèle dans des moments de décision. Surtout si elle est sous pression. »

Leo Stettnisch dans le rôle de Oskar dans LA SALLE DES PROFS - La caméra

Autre détail technique notable : la rupture de la communauté scolaire est mise en relief par la caméra qui sépare souvent les personnages les uns des autres. Notons par exemple la scène de l’interrogatoire initial dans laquelle les trois partis – les élèves, Mme Nowak, la direction – ne sont jamais unis dans une même image. 

La musique : diriger une panoplie de voix hétérogènes

La salle des profs - diriger une classe - La musique
Fait tout éclater : Mme Nowak

Un simple rituel au début de chaque cours – et à des moments où le chaos semble (re)prendre le dessus – assure le bon fonctionnement en classe : comme une chef d’orchestre, Mme Nowak fait signe aux élèves de se lever. Ils tapent des mains selon un rythme donné et chantent tous ensemble : « Bon matin, bon matin, bon matin! » La musique d’orchestre en arrière-plan, stridente au début, est alors devenue harmonique – et oscille entre ces deux extrêmes à plusieurs reprises dans le film. En plus, le symbole du chef d’orchestre illustre l’enjeu des professeurs de répondre aux différents niveaux d’apprentissage des élèves, de gérer des personnalités hétérogènes –, et ceci, très souvent seul, comme l’affiche du film le suggère de manière saisissante. 

Acclamé en Europe – et au Québec? 

Primé entre autres par cinq prix du Deutscher Filmpreis et candidat allemand à l’Oscar du meilleur long-métrage international, La salle des profs a rapidement su convaincre son public germanophone – et je suppose que l’intrigue captivante portée par la protagoniste brillante et mise en évidence par une esthétique convaincante saura séduire également les cinéphiles des Amériques. À voir absolument!

Bande-annonce

Fiche technique

Titre original
Das Lehrerzimmer
Durée
95 minutes
Année
2023
Pays
Allemagne
Réalisateur
İlker Çatak
Scénario
İlker Çatak et Johannes Duncker
Note
9.5 /10

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Fiche technique

Titre original
Das Lehrerzimmer
Durée
95 minutes
Année
2023
Pays
Allemagne
Réalisateur
İlker Çatak
Scénario
İlker Çatak et Johannes Duncker
Note
9.5 /10

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