CHAYLLA - une

[RIDM] Chaylla — Amour vache

« Ça te sert à rien un macho. »

Chaylla - affiche

Alors que Chaylla, jeune mère dans la vingtaine du Nord de la France, tente de s’émanciper d’une relation conjugale violente et toxique, elle se bute à l’emprise de son conjoint et à la volonté de préserver une unité familiale qu’elle n’a pu avoir dans son enfance.

Chaylla n’a pas dans 30 ans qu’elle a déjà vécu 1000 vies. Et pas des meilleures. Enfant de la DDASS, meurtrie, blessée à jamais par son vécu dans l’enfance, cette jeune mère qui sort d’un foyer pour femmes victimes de violences conjugales, cherche encore le prince charmant. Elle n’a qu’un rêve : celui de vivre un jour dans un foyer chaleureux et stable où les parents aimants seraient bienveillants autant pour eux que pour leur progéniture. Un conte de fées? Sans doute, tant elle n’attire que des hommes agressifs et alcooliques, tant les coups et les insultes fusent sur elle. Au fil du temps, elle a appris à subir et heureusement à esquisser et à se rebeller. Chaylla est l’histoire de son combat pour sortir de cette vie. Il s’agit d’une lutte à la fois contre elle-même, contre son compagnon de misère et contre un système judiciaire parfois sclérosé pour lui venir en aide. 

Son amie, qui est passée elle aussi par là, la soutient dans ces épreuves. Au détour de leurs conversations, on commence à comprendre les contradictions et la fragilité de Chaylla qui a peur de trouver un mec normal, qui fait la vaisselle, à manger, repasse… Il a forcément « un problème psychologique », dit-elle en riant. Elle, qui collectionne les mauvais garçons, reproduit à l’infini un modèle qui ne fonctionne pas. « Tous les copains que j’ai eus, ils buvaient tous, ils me frappaient tous, ils me trompaient à tire-larigot ». Pourtant, sa copine insiste « Ce n’est pas fait pour nous les machos! ». Chaylla noue également une amitié infaillible et troublante avec la mère de William, son compagnon qui la persécute, un « looser » dixit sa propre mère. Dans ce milieu défavorisé et un peu sordide, la chaleur de ces amitiés élève le film bien au-dessus de la misère sociale. 

CHAYLLA - Avant sur les traces de Depardon
Chaylla

Sur les terres de Depardon

Un pari osé que les deux documentaristes, Clara Teper et Paul Pirritano, qui signent ce film en cinéma direct, parviennent à relever avec brio. L’un est derrière la caméra et l’autre à la prise de son. Ce dispositif de tournage très léger permet de mieux se fondre dans une réalité intime. On pense beaucoup au cinéma de Raymond Depardon qui a souvent filmé des individus fragiles pris au cœur d’une institution et de leurs propres démons. Les cinéastes évitent le pathos en s’accrochant sur plusieurs années à ce personnage complexe, naviguant entre le temps familial, amical, judiciaire, entre les rires et les drames, jusqu’au procès qu’elle intente contre son compagnon et père de ses enfants. 

Chaylla incarne la figure d’une héroïne fragile, mais tenace. Son combat de victime est universel, célébrant les valeurs de courage et de dignité. Il nous rappelle que les droits des femmes ne sont pas un dû, mais restent une lutte perpétuelle à mener, y compris en Occident. Sous l’emprise d’un homme violent qui la bat et la harcèle, on est consterné de voir une justice aussi lente pour des victimes qui ont des difficultés à se défendre ou qui ont honte de raconter les sévices qu’elles ont subis. Même sa plainte reste sans suite, la police refusant de l’aider et classant à la va-vite les violences conjugales comme prescrites. Sans doute, les fonctionnaires ont été dépassés par Chaylla qui avouera d’elle-même : « Même s’il me fait du mal, il faut qu’il revienne quand même. » Elle pardonnera en effet à William qui entre-temps lui fera un deuxième enfant, avant que les choses ne redeviennent comme avant, évidemment. 

CHAYLLA - avant dernier paragraphe

Pris dans l’engrenage d’une machine infernale fruit d’un déterminisme social, cigarette sur cigarette, les larmes coulant sur son visage encore juvénile, cet animal éternellement blessé devient un modèle féminin qui se bat pour que justice soit faite et pour retrouver sa propre dignité au milieu des décombres. Les cinéastes la filment souvent en gros plan, telle une proie que l’on a envie de prendre dans ses bras, sans pouvoir vraiment l’aider. Chaylla lutte pour sa liberté, rêvant d’une famille unie qu’elle n’aura jamais. Les ailes brûlées, ce papillon parviendra peut-être à s’échapper des griffes de son prédateur et à nous donner l’espoir que la justice peut être à l’écoute. Mais à quel prix? Cette souffrance sociale est une affaire de morale et Chaylla nous rappelle l’essence même du film documentaire qui consiste à faire voir le monde qui ne peut être vu de notre simple perspective. Lorsque le genre documentaire donne la parole aux sans-voix et aux oubliés de la société, à celles et ceux qui subissent en silence, on leur donne alors l’occasion d’avoir une seconde chance, une revanche sur la vie, tel un cadeau du ciel qui transforme le laid en une beauté résiliente par le truchement d’une aventure cinématographique.

Chaylla est présenté aux RIDM les 21 et 25 novembre 2022.

Bande-annonce

Fiche technique

Titre original
Chaylla
Durée
72 minutes
Année
2022
Pays
France
Réalisateur
Clara Teper et Paul Pirritano
Scénario
Clara Teper et Paul Pirritano
Note
9 /10

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Fiche technique

Titre original
Chaylla
Durée
72 minutes
Année
2022
Pays
France
Réalisateur
Clara Teper et Paul Pirritano
Scénario
Clara Teper et Paul Pirritano
Note
9 /10

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