« N’invite pas la guerre à la maison. »

1982 - AfficheNouvelle découverte dans la programmation du festival Cinéfranco qui se déroule actuellement en ligne : 1982, un film libanais beau, sensible, poétique, brillant, s’il n’est pas étincelant, réalisé par Oualid Mouaness. Vous avez encore un peu de temps pour le visionner! Il a été présenté en première mondiale au TIFF en 2019, où il a remporté le Prix Netpac dédié aux films et réalisateurs asiatiques de talent.

Le film se passe en 1982 pendant l’invasion du Liban, dans une école privée en périphérie de Beyrouth. Wissam, onze ans, tente de déclarer sa flamme à la jeune Joanna alors que la guerre approche dangereusement de la ville.

Enfance sacrifiée

1982 - Enfance sacrifiée
Wissam et Joanna

1982 s’ajoute à la liste des nombreux films adoptant le point de vue vacillant des enfants en temps de conflits. Période anxiogène pour les jeunes victimes,  la guerre impose aux jeunes héros et à leurs familles de faire des sacrifices et des choix de vie, tout en se dépassant et en faisant acte de résilience. On se souvient du magnifique Va, vis et deviens (Radu Mihaileanu, 2005) qui suit l’épopée d’un jeune garçon fuyant un camp de réfugiés au Soudan pour se réfugier en Israël; des enfants qui réalisent un film avec leur mère au milieu de la guerre du Donbass en Ukraine dans The Earth is blue as an orange (Iryna Tsilyk, 2020); ou du jeune Gabriel dans Petit Pays (Éric Barbier, 2019) qui voit sa famille se déchirer sous ses yeux impuissants au cœur du génocide rwandais.

Cette thématique de l’enfance sacrifiée, le réalisateur Oualid Mouaness la traite d’une manière singulière. Lors de la dernière journée de classe avant les vacances d’été dans leur école privée de langue anglaise, des jeunes écoliers s’apprivoisent, s’échangent des regards ; un dessin est glissé de manière anonyme dans le casier de Joanna par le jeune Wissam. Dans la classe et la cour de récréation, les jeunes adolescents jouent, s’épient et se font la cour : vision sensible et drôle d’un cinéaste qui met en scène des garçons qui n’ont pas peur de la guerre mais qui ont peur des filles.

Oualid Mouaness met en scène avec élégance cette énergie juvénile avec ses cadres travaillés, ses gros plans sur les visages, les regards fuyants ou qui se rencontrent et les déambulations de ses jeunes personnages. Le film a des airs de Sa majesté des mouches du grand Peter Brook avec la construction qu’il présente de clans symboliques qui se défient (les filles et les garçons, puis les garçons sportifs et les garçons « intellos »). 1982 transmet le regard lucide d’un auteur sur une enfance qui croit à un monde qui ne peut que s’écrouler.

Hors-champ et jardin secret

1982 - Hors-Champs et jardin secretDans le hors-champ sonore, les bombes et les tirs de mortier, d’abord discrets au début du film, font rage à mesure que la guerre approche de Beyrouth. Le travail sur la bande son enrichie des commentaires fiévreux des journalistes émanant du poste radio dans le bureau de la secrétaire crée un suspense qui grandit au fil du récit. Le cinéaste fait ainsi exister le conflit armé alors que dans l’école tout parait presque normal : les écoliers planchent comme si de rien n’était sur leur examen, sous la supervision de l’enseignante (jouée par l’excellente Nadine Labaki qui est aussi réalisatrice des sublimes Caramel et Et maintenant, on va où ?) qui regarde nerveusement par la fenêtre les signes visuels de la guerre.

Mouaness joue intelligemment avec la frontière poreuse entre l’espace intérieur et l’espace extérieur, opposant la sérénité de l’école (la salle de classe, la cour) à l’agressivité de la guerre : les chars qui longent le grillage de l’établissement scolaire, les avions de chasse qui brisent le silence de la salle d’examen. Bientôt, depuis la baie vitrée de la salle de classe, les yeux seront tournés vers le ciel, découvrant le champ de guerre qui s’installe dans la ville. Le réalisateur pense cinéma en introduisant chez ses personnages comme son spectateur une pulsion de voir, tel que l’incarne James Stewart dans Fenêtre sur cour (Alfred Hitchcock, 1954), qui observe ses voisins avec une paire de jumelles durant son alitement.

Mouaness prolonge la figure de la dichotomie en façonnant  un tableau animé par des forces contraires : l’innocence des enfants et l’inquiétude des adultes.  D’une part, le monde de Wissam vacille non pas en raison de l’invasion de son pays, mais parce que son cœur est bouleversé par la passion amoureuse. D’autre part, le monde intérieur de l’enseignante est troublé par les impacts que le conflit a sur ses relations interpersonnelles : elle en veut à son frère parti combattre et à son amant et collègue d’avoir partagé des opinions politiques controversées au sein de sa famille. Par ce traitement cinématographique, le cinéaste parvient de manière percutante à montrer la fragilisation de l’univers affectif de ses héros confronté à un climat de guerre qui frappe aux portes de l’école. Le sanctuaire sera brisé lorsque l’école devra être évacuée. Cet évènement place les deux protagonistes dans leurs derniers retranchements et les oblige à lutter pour préserver leur jardin secret.

Poésie

1982 - PoésiePlusieurs moments dans le film sont habités d’un univers poétique. Quand Wissam rattrape Joanna à l’extérieur de l’école et se prend un râteau, la scène est filmée de manière classique en champ/contre-champ. Mais, dès que le garçon se retrouve seul, un plan d’ensemble le montre en plongée à partir du point de vue de l’enseignante qui a tout vu depuis la fenêtre de la classe. Cette duplication du point de vue sur un seul et même événement met fin à l’intimité de la discussion entre les deux jeunes écoliers mais, surtout, constitue un clin d’œil aux films burlesques et poétiques de Jacques Tati. La  scène renvoie sans équivoque à Jour de fête lorsque, sur la place du village, une action ridicule impliquant plusieurs protagonistes   est observée de loin par un témoin, accentuant davantage la dérision de la situation.

Le film est fait ainsi de petits détails : les plans sur les fenêtres de la classe qui s’ouvrent et qui se ferment pour repousser symboliquement la guerre; les pigeons qui s’installent sur la corniche puis dans l’école désertée par les personnages; l’étoile imaginaire dans le ciel aperçue de temps en temps par Wissam. Car, préférant ne pas montrer la guerre frontalement, 1982 propose de faire triompher l’imaginaire sous le regard innocent d’un enfant : le super héros qu’il dessine sur ses carnets prend littéralement forme à la fin du film et sauve Beyrouth des flammes et des bombes. Oualid Mouaness accueille alors le cinéma d’animation dans son film comme une pulsion de vie, une poussée allégorique pour protéger son pays mis à mal par des décennies de guerre et de catastrophes, jusqu’à la plus récente : l’explosion dans le port de Beyrouth en 2020. On attend avec impatience son prochain film.

Note : 8,5 /10

1982 est présenté dans le cadre de Cinéfranco 2020.

Bande-annonce

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