Un café avec… Alfredo Mazzara, réalisateur de Ragù noir et La barba

« Quand quelques femmes se retrouvent ensemble, mais de quoi parlent-elles? »

Lors de la période de recherche en vue de l’organisation d’Italie tout court, nous avons été séduits par le rythme, la justesse et l’efficacité du scénario de deux courts métrages à l’humour noir, écrits et réalisés par Alfredo Mazzara: Ragù noir et La barba. Nous avons donc sauté sur l’occasion de le rencontrer lors de notre passage à Rome en juin 2019, dans le but d’en apprendre – et de vous en apprendre – plus sur son processus de création. Voici des grands extraits de cette discussion.


Vous pouvez écouter l’entrevue en italien /  Potete ascoltare la versione in italiano 

Alfredo: Mes courts métrages que vous avez choisis sont très typiques, ils ont un élément déclencheur, un déroulement et une fin. Vous avez choisis La Barba et Ragù noir. L’autre, L’étoile, est un peu plus complexe. Par curiosité, qu’avez-vous pensé de L’étoile?

Fannie: J’ai surtout été très surprise de voir la différence entre ce film et les deux autres courts métrages! Les deux premiers font de l’humour noir, alors que L’étoile est plus dramatique. Le rythme est différent aussi… Les deux premiers sont probablement plus accessibles. 

Alfredo Mazzara
Alfredo Mazzara

Alfredo: En fait, les deux premiers peuvent être écoutés, simplement à l’oreille. Ce sont des histoires très linéaires; alors que L’étoile, pour moi c’est une évolution personnelle, dans le sens qu’il y a eu une maturation cinématographique. Pourquoi écrivons-nous des histoires? Pour exprimer quelque chose… et c’est ce qui se passe avec L’étoile. Quand on cherche un style, ce qu’on fait ne dit pas qui on est, mais ça dit l’opinion que l’on a de notre public. C’est un concept intéressant que j’ai compris depuis quelques temps: mon style part plus d’eux que de moi. Je veux être compris. Si je veux être compris par vous, je dois choisir un langage que vous comprenez. Si vous parlez français, je dois parler français… Donc, quelle est l’opinion que j’ai de mon public?

Et donc je me suis dit… La barba… est parfait. Pas dans le sens que c’est un film parfait, mais au niveau du scénario. J’ai écrit le scénario et je l’ai fait lire à plein de gens, le scénario est écrit de façon à ce que lorsque tu l’entends, même les yeux fermés, tu comprends. C’est un problème. Puis, l’histoire est universelle: un parent qui offense le personnage principal… Donc, je me suis demandé: Ragù nero et La barba, que disent-ils de moi ? De ce que je pense de mon public? Et la réponse m’a vexé: mon public est un public de crétins! 

(Rires)

En réalité, ça parle de mon insécurité. Mon besoin d’être compris m’a porté à considérer le public comme des crétins…

Dans L’étoile, au contraire, je me suis dit que j’imaginais mon spectateur complètement fixé sur l’écran, sans interruption, parce que s’il perd un petit bout, il ne comprend pas. En fait, L’étoile est fait pour raconter ce que je voulais. 

François: C’est important pour toi d’écrire les scénarios des films que tu réalises?

Alfredo: C’est un type de travail qui est difficile, surtout pour les courts métrages. On m’a déjà demandé de réaliser un film et le scénario ne me plaisait pas. Je le ferais avec un bon scénario. Parce que ça fait grandir. Prendre un texte et le faire fonctionner à l’écran. Mais je suis plus à l’aise avec mes textes. Par exemple, L’étoile est un monologue, mais à l’origine il y avait plusieurs plans avec différentes personnes qui parlaient et j’ai tout coupé 10 jours avant le tournage.

Ragu Noir - afficheFannie: Ragù noir et La barba semblent avoir un thème similaire, celui de piéger les gens et nous trouvions intéressant de montrer ces deux films qui ont un thème semblable, mais qui sont à la fois très différents. Nous avions des questions sur ce thème. Comment est venue cette idée de parler de ces « pièges »? Les deux films sont nés de la même idée ou l’un est venu avant l’autre? Comment s’est déroulée la création?

Alfredo: Ragù noir est un remake d’un court métrage que j’ai tourné quand j’avais 24 ans. Ça s’appelait Goulash et ça mettait en scène 3 hommes et 2 femmes. 

Fannie: Oh! Intéressant! On se demandait justement pourquoi tu as choisi de mettre en scène 5 femmes.

Alfredo: J’ai dû améliorer le scénario pour obtenir des fonds et je me suis dit: si elles étaient toutes des femmes? Nous, les hommes, avons deux grandes incompréhensions en ce qui concerne les femmes. La première question est : pourquoi les femmes vont toujours aux toilettes à deux? (Rires) La seconde question est: quand quelques femmes se retrouvent ensemble, mais de quoi parlent-elles? Alors, avec Ragù noir, j’ai tenté d’enquêter sur l’univers féminin et de découvrir de quoi elles parlent.

Mais l’idée est venue à la base parce que, quand j’avais 24 ans, j’avais eu des fonds pour faire un film: 4 millions de lires, ça équivaut environ à 2000 euros aujourd’hui plus ou moins… Et je n’avais rien fait encore et je n’avais pas d’idée. Mais avec 4 millions de lires… On ne pouvait pas faire grand chose. À l’époque, il y avait des caméras énormes, les beta cams. Avec 4 millions de lires, je pouvais avoir une beta cam. Mais elles étaient très pesantes, on doit les transporter sur un chariot… Et j’ai découvert un principe vraiment important du cinéma: dès qu’un personnage se lève, tu dois changer la lumière, la caméra… Et pour 4 millions de lires, je ne pouvais faire qu’une journée de tournage. Et je devais donc trouver une idée qui ne prenait qu’une journée de tournage: 5 femmes qui sont autour d’une table! Et que font-elles ? Elles ne doivent pas se lever; elles sont assises. On avait l’idée pour une seule journée de tournage !

(Rires)

Et je me suis mis à penser à cette idée. Elles ne se lèvent pas… Pourquoi ? Parce que si elles se lèvent, elles meurent!

Fannie: Ahhh!

Ragù noir still 2
Olga

Alfredo : Parce qu’elles ont été empoisonnées. Qui les a empoisonnées? Pourquoi? Parce qu’elle veut la vérité! Quelle vérité? Je ne sais pas! C’est comme ça que, tranquillement, j’ai écrit le scénario.

François: Y a-t-il un lien avec Agatha Christie?

Alfredo: (Soupirs ;-))

Fannie: On a pensé tout de suite aux 10 petits nègres en voyant le film. 

Alfredo: En réalité, je l’ai fait un peu sans en avoir conscience. J’aimais beaucoup le film Reservoir Dogs [de Quentin Tarantino] et mon film est inspiré des 10 premières minutes de Reservoir Dogs. J’ai un peu copié la structure des dialogues. Ce film est très bon parce que les dialogues de cette scène anticipent ce qui va se dérouler dans le film. Voilà d’où je me suis inspiré pour le style de Ragù noir

En ce qui concerne La Barba, c’est encore plus intéressant. 

François: De mon point de vue d’Américain, c’est une thématique qui semble très « italienne », avec l’intrigue familiale… Ce sujet est arrivé par hasard ou c’était une thématique que tu souhaitais traiter?

Alfredo: Alors, la famille en Italie signifie deux choses. La famille: mère, père, etc. Mais ça signifie aussi la « Famiglia », la mafia, le parrain. On a ce concept de toile familiale. En réalité, je suis un imposteur; je ne suis pas créatif: tout est vrai dans La Barba.

François: Tout est vrai?

Alfredo: Je n’ai rien inventé. 

(Rires)

Fannie: Même la barbe?

La barba - afficheAlfredo: Surtout la barbe! Dans La Barba, j’ai mis toute ma famille. J’ai une famille un peu particulière. Et l’idée est venu de mon oncle. 

La barbe, je la portais encore il y a 10 jours! Quand j’étais plus jeune, la première barbe, tu la veux, tu l’attends et j’ai expérimenté beaucoup. Chaque fois que je voyais mon oncle, il me disait: « Tu n’as pas de personnalité! ». Les cheveux; je les coupais plus courts, il critiquait; ils étaient plus longs; il critiquait. Et je me suis mis à écrire. À 18 ans, j’ai écrit un récit fantastique avec un chevalier et une épée magique… Quand il est arrivé à ce passage, il m’a dit: « Mais c’est quoi c’te crisse d’histoire-là ?! Tu dois écrire des choses réelles! » 

Alors la vérité c’est que, La Barba, je l’ai fait pour dire à mon oncle ce que je lui ferais quand il va mourir. (Rires)

Fannie: Il l’a vu?

Alfredo: Oui. Et j’ai pris l’acteur numéro 1 en Italie; Mariano Rigillo est très très connu dans sa génération. Et il était honoré de ce choix. Quand il l’a vu, il m’a fait des compliments pour la première fois. 

Fannie: Une vraie victoire!

Alfredo: Oui, une victoire. Puis, je l’ai vu 10 jours plus tard et il s’était rasé la barbe!

(Rires)

Alfredo: Le reste de l’histoire est un peu inspiré de ma famille aussi. J’ai quatre soeurs qui ont une trentaine d’années de plus que moi. J’ai aussi une tante du côté de mon père. Elle a dit à une de mes soeurs: « Je te donne une maison si tu t’occupes de moi, mais ne le dis pas aux autres! » Elle a pris la maison et ne l’a pas dit, mais finalement elle l’a dit aux deux jumelles, mais pas à la 4e soeur… La guerre, la guerre! Donc j’ai mis ensemble ces deux idées: mon oncle, le frère de ma mère, et la guerre pour l’héritage du côté de mon père.

Fannie: Alors, c’est arrivé comme ça. Le thème qui nous semblait similaire dans les deux courts métrages est en fait une coïncidence?

Alfredo: Si l’on avait à choisir un thème similaire, ce serait « le mensonge qui t’aide à chercher la vérité ». Le thème, c’est la vérité, l’authenticité.

Vous savez la différence entre le jaune et le noir ? Dans le roman « jaune », il y a un détective qui pourchasse des méchants. Dans le « noir », il y a des méchants qui pourchassent… d’autres méchants. Même si c’est un détective… Il a des squelettes lui aussi… C’est un peu l’idée de Ragù noir

Ragù noir still 1François: Comment avez-vous écrit Ragù noir? Comment écrire la voix de 5 femmes alors qu’on est un homme?

Alfredo: J’ai imaginé un homme, j’ai enlevé la raison… (Rires) En réalité, j’ai 4 soeurs; j’ai été élevé dans un univers féminin. Et j’aime beaucoup les femmes, sous plusieurs aspects. L’homme a une logique linéaire; les femmes sont plus circulaires. 

Par exemple, la femme appelle l’homme pour lui dire : « Aide-moi! La laveuse est brisée! », et l’homme répond: « Oui, nous allons appeler le réparateur ». Et elle de répondre: « Non, tu ne comprends pas, j’ai dû porter toutes les courses, je suis fatiguée… ». Et lui de dire: « oui, oui; nous allons appeler le technicien ». « Tu ne comprends jamais rien! »… La femme veut seulement être écoutée en fait. L’homme a un problème; il le résout. C’est plus linéaire comme logique. Ça me fascine cette logique différente qu’ont les femmes. La maternité aussi ça me fascine par exemple. Je ne serai jamais mère, moi… Ah et puis, les femmes ont des orgasmes vraiment meilleurs; ce n’est pas juste ! (Rires)

François: C’est rare de voir un homme ne mettre en scène que des femmes, c’est intéressant.

Fannie: Et les titres choisis sont aussi intéressants: la sauce al ragù, la barbe… Des éléments qui semblent anecdotiques dans le film, mais qui finalement prennent la tête d’affiche.

***

Pour comprendre le rôle de la sauce al ragù et de la barbe dans les deux courts métrages d’Alfredo Mazzara, visionnez-les respectivement dans le cadre d’Italie tout court! du 1er au 3 novembre 2019 et du 4 au 6 janvier 2020, ici-même, sur lepetitseptieme.ca.

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