« Fais c’qui faut. C’est tout. »

Antigone - afficheAdolescente brillante au parcours jusque-là sans faute, Antigone (Nahéma Ricci) verse du côté de la criminalité en aidant son frère (Rawad El-Zein) à s’évader de prison. L’étau se resserre sur elle à mesure qu’elle affronte l’autorité : la police, la justice, le système pénal et le père d’Hémon, son petit ami. Malgré la peine qu’elle encourt, Antigone demeure fidèle à son propre sens de la justice et gagne ainsi l’adhésion d’une jeunesse qui s’exprime à travers les réseaux sociaux et les manifestations colorées. À un avenir que l’on tente de lui marchander, Antigone renvoie l’amour et la loyauté envers sa famille. 

Avec Antigone, Sophie Deraspe crée une adaptation marquante, un peu comme l’avait fait Orson Wells avec Othello. En adaptant l’oeuvre de Sophocle, campée à notre époque, elle réussit à mélanger les genres, les histoires, et les cultures. Pas étonnant que son film se retrouve sélectionné pour représenter le Canada aux Oscars.

Mélange d’histoires

Antigone - Mélange d'histoires
Hémon

Le film de Sophie Deraspe s’appelle Antigone. Mais elle y intègre des éléments contemporains par lesquelles cette histoire, vieille de plus de 2000 ans, demeure formidablement actuelle. L’utilisation des médias sociaux et du rouge dans la représentation de la cause rappelle les grèves étudiantes et les manifestations d’une jeunesse québécoise qui croyait pouvoir changer les choses il y a quelques années. À quelques reprises, on voit apparaître des commentaires à l’écran; des commentaires qui proviennent de Facebook ou de Twitter. Le même genre de commentaires qu’on peut voir actuellement avec Thunberg, ou qu’on voyait en 2012, lors de la grève étudiante au Québec. Le genre de discussion virtuelle qui dérape et qui devient violente en elle-même. 

Mais c’est surtout en s’inspirant de  l’histoire de Freddy Villanueva que la réalisatrice passe un message et fait réfléchir. « Des années après avoir lu Antigone, alors que j’avais déjà réalisé deux films, j’ai entendu une entrevue donnée par l’une des sœurs de Freddy Villanueva, décédé dans un parc de Montréal-Nord lors d’une intervention policière qui a mal tournée. Je me suis mise à imaginer que cette sœur pouvait être une Antigone. La fiction s’est développée à partir de là… J’ai voulu faire vivre, à notre époque et dans le cadre social de nos villes occidentales, l’intégrité d’Antigone, son sens de la justice et sa capacité d’amour. »

Bien que certains puissent trouver agaçant ce mélange de caractère datant de l’Antiquité grecque, avec des personnages et des histoires contemporaines, je crois que c’est l’une des forces du film. Et en intégrant quelques lignes du texte originale lors d’un moment-clé du film, Deraspe parvient à déboussoler le spectateur, tout en le ramenant immédiatement en 2019. Une belle idée…

La loi du coeur versus la loi des hommes

Antigone - La loi des hommes
Antigone

Antigone, ici, représente l’espoir, la croyance naïve qu’on peut avoir à l’adolescence. Cette capacité à croire que l’on peut changer le monde simplement parce qu’on le veut. Sophie Deraspe expliquait ceci : « J’ai voulu aussi qu’Antigone demeure très jeune (16 ans) et menue physiquement, afin de faire ressortir la force intérieure de celle qui oppose ses valeurs personnelles aux lois officielles des hommes. » Ainsi, telle Greta Thunberg, elle devient un symbole, un point de ralliement pour les jeunes. 

Mais elle est aussi le ralliement pour tous ceux qui décident d’y croire. Antigone devient un symbole de force pour une jeunesse qui a souvent besoin de modèles. Des jeunes artistes créent des images iconiques de la jeune femme; d’autres créent des chansons. On danse, on chante, on marche pour l’adolescente. Pour l’aider dans sa quête. 

Effectivement, en aidant son frère à s’évader de prison, Antigone confronte les autorités: la police, le système judiciaire et pénal ainsi que le père de son ami Hémon. L’adolescente brillante au parcours jusque-là sans tache voit l’étau se resserrer sur elle. Mais à la loi des hommes, elle substitue son propre sens de la justice, dicté par l’amour et la solidarité. Le slogan qui est scandé dans toute cette lutte menée par Antigone contre le système de justice défaillant? « Mon coeur me dit ».

Drame ou tragédie?

Antigone - Drame ou tragédie
Antigone et sa grand-mère

Mais en adaptant cette tragédie au cinéma, la réalisatrice en fait-elle un drame? Ou l’histoire demeure-t-elle une tragédie? Peut-être un beau mélange des deux…

Au début du film, il y a une séquence de bonheur appuyée par une musique de Debussy qui nous laisse voir une belle histoire. Ils vivent, à ce moment, une sorte de conte de fées, évidemment trop beau pour durer. Puis, une séquence où Antigone raconte l’histoire de sa famille lors d’un exposé en classe laisse poindre le drame. Comment ce genre d’histoires pourrait-il bien se terminer? 

Puis, la mort, les arrestations, les combats, les joies et les peines se succèdent pour transformer ce drame en tragédie. Et une fin magistrale, qui laisse place à l’interprétation, nous prend de court. Oui, la tragédie s’adapte bien au cinéma.

Mais encore…

Antigone - Mais encoreLe petit dernier de Sophie Deraspe accumule les nominations et les prix. Il fait tranquillement sa place parmi les grands films des dernières années. Mérite-t-il toute l’attention qu’on lui donne? Pour moi, tout à fait. La réalisatrice de Le profil Amina prouve qu’elle est maintenant tout aussi à l’aise avec la fiction qu’avec le documentaire.

Antigone est une oeuvre forte, actuelle et dérangeante. Je suis prêt à parier que ce film sera encore pertinent dans 10 ans.

Note : 9/10

Antigone est présenté au FNC les 14 et 18 octobre 2019.

Visionnez la bande-annonce :

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