« Why can’t I be like other African women? Why can’t I shut my mouth and live my life like other women do ? »
[Pourquoi ne puis-je pas être comme les autres femmes africaines ? Pourquoi ne puis-je pas fermer ma gueule et vivre ma vie comme d’autres femmes le font ?]

In search - afficheDans In Search, un documentaire réalisé en 2018 comme projet de fin d’études à l’Academy of Media Arts Cologne, la réalisatrice Beryl Magoko ose lever l’omerta transgénérationnelle autour d’un des derniers crimes contre l’humanité malheureusement encore en pratique dans certaines régions du monde : l’excision féminine. Un crime que cette femme extraordinaire a dû subir elle-même au Kenya.

Dans In Search, Magoko revisite l’expérience douloureuse qu’elle a vécue en cherchant le dialogue avec d’autres femmes concernées. Comment as-tu vécu l’excision ? Qui était avec toi ? Quels sentiments éprouves-tu maintenant ? As-tu jamais pensé à subir une opération reconstructrice ? Car cette dernière est en effet au centre des réflexions de la protagoniste…

La pratique de l‘excision

In search - pratique de excision
© Jule Katinka Cramer

Dans beaucoup de pays africains, mais également ailleurs, la pratique de l’excision – la mutilation des organes génitaux extérieurs –, est encore exercée sur beaucoup trop de jeunes filles. On leur inculque depuis qu’elles sont toutes petites que l’excision serait un rite de passage habituel et légitime de l’enfance à l’âge adulte, voire un acte de purification moral : « From an early age, I learnt: there is one big day which cleans you. » [Depuis que je suis toute petite, on me faisait comprendre : il viendra un grand jour qui te purifiera.] Et même si le nombre de filles qui subissent l’excision se réduit de plus en plus et que, comme le résume presque indifféremment la mère de la réalisatrice, l’on n’exciserait aujourd’hui plus que la partie la plus protubérante « de ce truc » (le clitoris) – la génération de leurs ancêtres en enlevait le plus possible –, chaque nouveau « cas » reste révoltant.

Car, au lieu de rendre la victime plus saine, l’excision la rendra dans la plupart des cas malade, comme l’exprime l’une des femmes interviewées : « That day made me sick and handicapped. » [Ce jour m’a rendue malade et handicapée.] La vraie motivation derrière ce rite n’est pas de renforcer les filles, mais de les détruire psychiquement et physiquement : « And that is the reason why people cut girls. They want to dominate the future woman you will become. » [C’est la raison pour laquelle les gens excisent les filles. C’est pour dominer la future femme que tu deviendras.] Car, sans clitoris, pas de vie sexuelle, pas de plaisir, pas d’amour-propre… Mais des douleurs chroniques insoutenables. Sans parler de l’impact émotionnel.

Une manière pour sortir du traumatisme : l’opération reconstructrice

In search - Pour sortir du traumatisme de l'excision
Magoko se renseigne à propos de l’opération – © Jule Katinka Cramer

In Search n’est pas le premier film qui parle de l’excision. On peut penser au documentaire In the Name of your Daughter ou même au film québécois Les manèges humains. La particularité de celui-ci réside dans le fait que sa réalisatrice ne se contente pas de donner des informations sur ce crime, de présenter des organisations qui s’y opposent ou de sensibiliser son public. Beryl Magoko va beaucoup plus loin : plus qu’à un public néophyte, In Search s’adresse aux femmes victimes – d’une part, pour lever l’omerta sur un sujet souvent passé sous silence même, ou surtout, au sein des familles; d’autre part, pour présenter l’option encore peu connue de la reconstruction chirurgicale. Inventée en 2004 par le médecin français Pierre Foldès, cette méthode a aidé des centaines de femmes. De fait, l’intérêt parmi les victimes est si grand que la liste d’attente de Clitoraid, une ONG américaine, s’élève à deux (!) ans (cf. Ryan 2019).

À l’en croire le film, l’opération marque la fin d’un calvaire qui, pour certaines, comme pour cette sexagénaire mentionnée dans le film ayant opté pour la reconstruction de l’organe perdu depuis son enfance, aura duré la moitié d’une vie.

Reprendre contact avec la zone arrachée

Cette perte, les femmes continuent à la ressentir comme une ligne de faille qui les rendrait inadéquates : « I feel I am missing something. […] Sometimes I think that I am not complete without what I lost when I was young. » [Il me semble que quelque chose me manque. […] Parfois je pense que je ne suis pas complète sans ce que j’ai perdu quand j’étais jeune.] Souvent, cette zone, qui est censée devenir – en grandissant – la zone érogène principale d’une femme, reste taboue pour les victimes de l’excision: « It is impossible for me to imagine someone touching me there. » [Il m’est impossible d’imaginer quelqu’un qui m’y touche.] Dans cette situation, la masturbation serait un outil pertinent pour la reconquête de son corps : « Because then you can communicate what feels good to you » [Parce qu’ainsi tu peux communiquer ce qui te fait du bien], explique l’une des chirurgiennes.

Magoko: « Now let us begin our journey to womanhood… » [Entamons donc notre voyage vers la féminité…]

In search - Magoko
Magoko et sa mère, deux survivantes

Pour les femmes interviewées, l’opération constitue une victoire tardive, la reconquête de la féminité dont elles étaient privées par l’excision : « That was a rite of passage from childhood to adulthood, but they robbed us of womanhood and dignity » [C’était un rite de passage de l’enfance à l’âge adulte, mais ils nous ont pris notre féminité et dignité], estime Magoko encore dans son lit de malade, et sa chambrée ajoute : « I was giving myself a gift. I was now restoring my dignity. »  [Je m’offrais un cadeau. Je reconstituais alors ma dignité.]

Simple, mais ô combien riche…

In search - Simple mais riche - La réalisatrice et une autre femme regardent leur vulve ensemble
Solidaires : Jule Katinka Cramer et Beryl Magoko

Vous aurez deviné : cette fois, je n’ai absolument rien à critiquer. Si In Search ne cherche pas le raffinement esthétique, la caméra reste concentrée sur l’essentiel – les personnages et leurs réflexions – et n’introduit pas artificiellement de plans nature superflus chargés de symbolisme. La multitude de citations ci-dessus témoigne de la richesse du film. Je vous jure, tout au long du film, j’étais suspendue aux lèvres de ces femmes incroyables et j’aurais volontiers continué à les écouter. Pour moi, le moment le plus touchant est celui où les deux initiatrices du film, Magoko et sa cadreuse Jule Katinka Cramer, s’assoient l’une en face de l’autre et se montrent mutuellement leur vulve. Ce que Liv Strömquist a si brillamment mis en évidence dans son roman graphique L’origine du monde, paru en 2016, Magoko et Cramer le font par les moyens du septième art. L’appel est le même : le sexe féminin existe; regardez-le, touchez-le, caressez-le, découvrez-le. Celui-ci ne peut pas être infâme, car c’est là où se trouvent nos origines, « l’origine du monde »…

In Search… of films ? Plus besoin avec ce film!

Ce cadeau au féminisme inspirant et encourageant, cet éloge à la solidarité féminine, fêtera sa première canadienne le 28 septembre au Festival International du Film Black de Montréal. Absolument à ne pas manquer.

Note : 10+/10

In Search est présenté au FIFBM le 28 septembre 2019.

Visionnez la bande-annonce :

2 Comments

  1. Dear Andrea,
    thank you for this fantastic and encouraging critic. Unfortunately I do not speak French, so I have to write in English.
    May I let you know that I studdied at the Academy of Media Arts Cologne?

    I also want to let you and the readers know that there will be another screening in Canada, it will take place at the Rendezvous with Madness Film Festival in Toronto on October 12th – I will attend for Q&A.
    https://workmanarts.com/rwm-events/in-search/

    More information about the film can be found here: https://insearch.magoko.net

    Best regards
    Beryl

    1. Dear Beryl,
      thank YOU so much for YOUR warm feeback and – first of all – for having created this wonderful encouraging film. It’s films like these that make me (re)believe in the power of art and that help us living our (female) lives with more confidence.
      Since I live in Austria, unfortunately I won’t be able to assist at the screenings in Canada… A pity!
      And, of course, the LPS will change « École supérieure de Cologne » to « Academy of Media Arts Cologne ». Terribly sorry for the bad translation!
      Alles Gute weiterhin und viele Grüße
      Andrea.

      Andrea

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *