DPJ – Nous sourions et vous coopérez

« – C’est pas moi qui l’a de tatoué sur le poignet.
– Oui, c’est ça. Mais y’é pas juste sur mon poignet là. Y’é dans mon cœur aussi là. Mais tsé  c’est moi qui l’a mis au monde. »

DPJ - afficheEncore une merveille à découvrir dans le cadre du RIDM. Une merveille, cette fois-ci pas facile à gérer. Un documentaire sur les problèmes de vie de famille. Avouons que la famille « normale » est en soi … disons… tout un bordel. Imaginez alors une famille pas comme les autres et vous allez vous trouver au vif du sujet de DPJ de Guillaume Sylvestre. Au Québec, apparemment, tout le monde connaît cette abréviation ou plutôt l’institution sociale qu’elle représente : la Direction de la protection de la jeunesse chargée de s’occuper des enfants ayant été victimes d’abus physique ou psychique ou de négligence par leurs parents.

En tout cas, c’est ce que je suppose, moi, coincée dans le pays idyllique du Sound of silence. Quelle idée aurais-je donc de tout cela? Bon, figurez-vous, dans le pays de Natascha Kampusch et de Josef Fritzl, les problèmes familiaux ne sont pas loin non plus. En revanche, moi, je ne saurais pas vous nommer une institution connue par tout un chacun spécialement consacrée à la protection des mineurs. Donc, à la base, l’existence de la DPJ est une bonne chose, n’est-ce pas?

Calcul et coopération

Le film retrace le destin de cinq « cas » suivis par la DPJ, trois parents avec leurs petits enfants et deux « victimes » adolescentes ayant grandi au sein d’un foyer. En l’espace d’environ une année débutant à l’automne, nous assistons à leurs différents « rendez-vous » avec les travailleurs sociaux, des rendez-vous qui ressemblent tantôt à des affrontements purement hystériques, tantôt à des négociations strictement rationnelles. Que ce soit dans l’objectif d’éveiller la compassion de la DPJ afin qu’elle remette l’enfant entre les mains de ses parents ou bien dans le but de faire preuve de leur responsabilité, derrière chaque geste des parents, derrière chacun de leurs mots, il y a du calcul. Le mot-clé des entretiens : coopérer.

Reformulons donc le début de ce paragraphe : ce documentaire ne témoigne pas seulement de cinq destins réels, il témoigne surtout du caractère hiérarchique du rapport DPJ-client/e. Que ce soient les yeux des travailleurs sociaux surveillant comment une jeune maman joue avec son fils Nathan, les yeux scrutant le comportement des parents toxicomanes ou bien les yeux veillant à ce que le jeune adolescent au foyer ne fasse plus de bêtises – la surveillance par la DPJ est omniprésente. Le fait d’y ajouter une équipe de caméra ainsi qu’un public ne fait que rendre encore plus évident ce qui l’a d’ores et déjà été sans eux.

Tinder d’adoption de la DPJ : trouver « le match plus que parfait »

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Souvent, la caméra reste pendant de longues secondes sur les travailleurs sociaux. Empathie authentique ou affichée?

Les travailleurs sociaux, incarnation du « surmoi », sont montrés comme des « parents » parfaits pleins de sollicitude, d’empathie et de patience, toujours souriants et calmes, sans jamais se laisser guider par leurs émotions.

En revanche, les parents biologiques incarnent le « ça » enfantin, celui qui crie, pleure, se plaint, est impoli, désorganisé et fait des bêtises. Et comme deux enfants ne pourraient pas s’occuper d’un autre enfant, il est préférable de les séparer – voilà la conclusion de la DPJ. Sachant qu’il est inutile de se battre, la plupart des parents – et des enfants plus grands – « collaborent » avec l’ennemi.

Toutefois, il y en a au moins deux qui le font avec un cynisme sec frappant. Si le travailleur social répète sagement l’objectif vendeur de la DPJ (celui de remettre l’enfant aux parents une fois que ces derniers sont capables de s’en occuper), la mère de Nathan, elle-même « enfant » de la DPJ, soutient sobrement que 80 % des filles et des garçons finissent par rester dans leurs familles ou foyers « de transition » jusqu’à la majorité. Elle n’espère donc plus vraiment que les chiffres se révèlent faux dans son propre cas. La même résignation se voit chez le jeune adolescent au foyer qui, lui, sait qu’aux yeux de la DPJ il restera toujours l’enfant mal tourné : « Fait qu’en gros c’est soit que je m’emmerde ou que je m’emmerde. Merci pour le choix. »

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Traces du passé chez les enfants de la DPJ

À la fin du film, l’impassibilité du garçon cèdera à la pure tristesse. Le peu d’espoir que la dernière visite chez sa mère lui avait donné s’est volatilisé avec son arrestation inattendue : « J’ai fucking tout perdu, j’ai fucking tout perdu ». La devise déclarée de la DPJ de trouver la famille d’accueil parfaite, le « match plus que parfait » pour chaque enfant, ne s’est pas réalisé pour lui. Pour combien d’enfants non plus?

Plusieurs perspectives, mais pas toutes!

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Zoom sur l’enfant pendant que ses parents se disputent avec la représentante de la DPJ

Retenons que le documentaire de Guillaume Sylvestre approche le travail de la DPJ de plusieurs perspectives. Celle des « acteurs », bien sûr, la DPJ et ses collaborateurs (lors du travail avec les clients, lors des réunions internes), celle des « clients », soit les parents et les victimes adolescentes.

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Zoom sur l’enfant pendant que ses parents se disputent avec la représentante de la DPJ

Chose fort inouïe, le réalisateur montre également la perspective des enfants encore plus petits. Tenant la caméra au poing, il se distancie parfois des « grands » – les parents criant après la DPJ – pour se percher tout près des plus petits. Ainsi, il se rapproche de plus en plus de la petite fille criant, en vain, « Papa, papa! », pour rester sur sa tête en gros plan. En arrière-plan, on entend la dispute des parents, qui soudain devient insignifiante. Dans cette scène, le réalisateur arrive à montrer qu’après tout c’est l’enfant qui compte, même si, trop souvent, c’est aux parents qu’on parle, pas à leurs enfants.

Ce qui manque…

Si le documentaire cherche à cerner la DPJ d’une optique plurivocale, il oublie – consciemment ou pas? – la perspective non-censurée des différents partis. À aucun moment du film, on ne voit les parents seuls, entre eux, pareil pour les enfants. Eux tous ne sont visibles qu’en présence de la DPJ. Comment alors exprimer une critique quelconque ouverte? Même lorsque les collaborateurs de la DPJ se réunissent, ils affichent un professionnalisme impeccable. Des conflits intérieurs? Des hésitations? Des émotions personnelles? Que dalle.

Si Sylvestre a opté pour faire un documentaire et non un film de fiction, c’est sans aucun doute pour montrer la « réalité vécue » des travailleurs sociaux plutôt que d’inventer une histoire étant donné que de tels destins existent bel et bien dans notre voisinage le plus proche. Peut-être moins consciemment, c’est sûrement aussi pour rendre hommage aux travailleurs sociaux. Mais ne s’agit-il pas aussi d’un léger embellissement plutôt que d’un simple reflet des faits?

Une technique de pro

Malgré cette réflexion critique, Guillaume Sylvestre connaît son métier de documentariste. La caméra au poing, il a créé un film dynamique qui se suit comme un polar. La caméra au poing, il aurait cependant aussi pu davantage profiter des avantages d’une telle caméra subjective, celle qui visualise la perspective intime des protagonistes. La caméra au poing, il se met aux trousses des parents et des enfants si bien que c’est le plus souvent la DPJ que le public regarde en face, le plus souvent aussi ignorants que leurs clients pour ce qui est des différents procédés.

Tout comme les clients, les spectateurs dépendent des explications et des clarifications des travailleurs sociaux pour y voir plus clair, car aucune voix off ne sert d’instance explicative omnisciente. La clarification absolue, on la cherche en vain. Les histoires des « cas » ne s’apprennent que par bribes, des lacunes resteront. Ainsi, l’image floue à certains moments du film n’est à mon avis pas seulement due au camouflage de l’identité des personnages réels, mais elle montre également, subtilement, à quel point le système familial est difficile à discerner. Et ça, c’est une modestie que tous les films n’ont pas.

En définitive, DPJ de Guillaume Sylvestre est un documentaire intelligemment construit sur un thème délicat qui relance l’ancienne question de la possibilité de « dire la vérité » telle quelle, sans l’embellir, sans la censurer. Un film à voir – de près, comme vous, ou de loin, comme moi.

Note : 8/10

Le film était présenté dans le cadre des RIDM 2017.

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