Entretien avec Denis Côté et Larissa Corriveau - Une

[TIFF] Entretien avec Denis Côté et Larissa Corriveau autour de « Violence du corps de l’autre » — L’austérité portée à l’extrême

Après avoir été dévoilé en compétition officielle au Festival de Locarno, Violence du corps de l’autre a fait sa grande première nord-américaine au Festival international du film de Toronto (TIFF).

Violence du corps - Affiche

Ce 17ᵉ long métrage marque une nouvelle intrusion dans l’œuvre de Denis Côté, figure singulière et prolifique du cinéma d’auteur québécois (Répertoire des villes disparues, Vic+Flo ont vu un ours, Mademoiselle Kenopsia). Fidèle à son refus des conventions et du compromis, le réalisateur retrouve ici sa comédienne fétiche Larissa Corriveau, entourée notamment de Pierrette Robitaille et Philippe Rebbot.

Mira (Larissa Corriveau), femme solitaire, sillonne les routes pour honorer de troublants pactes de fin de vie auprès de personnes en détresse. Sans attache ni adresse fixe, elle fait une halte en lisière de forêt chez un couple d’esprits libres. Cette parenthèse, bousculée par l’irruption d’un jeune homme aussi excessif qu’insaisissable, pousse peu à peu cette exécutante impassible à réévaluer ses errances et le poids de ses sombres contrats.

Loin du mélo démonstratif ou du film à sujet balisé, Denis Côté opère avec une rigueur contrôlée. Porté par une mise en scène froide, aux cadres chirurgicaux et à l’esthétisme brut habilement calculé, le cinéaste refuse toute complaisance émotionnelle. En observant ses protagonistes avec une distance quasi clinique sans jamais les juger, Violence du corps de l’autre ausculte la finitude, l’aliénation et la matérialité de la chair à travers une étude de mœurs aussi austère que captivante.

À l’occasion de notre passage à Toronto, nous avons pu nous entretenir avec le réalisateur Denis Côté et sa comédienne Larissa Corriveau pour décortiquer la genèse de son dernier film.

C’est votre cinquième collaboration ensemble. Denis, vous avez confié que le personnage de Mira était presque le reflet de votre propre état d’esprit lors de l’écriture. Larissa, quand un réalisateur avec qui vous travaillez depuis des années vous confie une matière aussi personnelle, comment s’en empare-t-on pour la traduire par le corps et la présence ?

Larissa Corriveau : En réalité, je ne ressentais pas la pression d’endosser la vie de Denis, parce que ce n’était pas formulé de manière concrète. En même temps, dès qu’on aborde une fiction, même si les personnages semblent très éloignés de l’auteur, il y a toujours une part de lui qui s’infiltre dans le récit. Je n’avais donc pas cette responsabilité en tête.

Mon défi était plutôt d’habiter ce film d’un bout à l’autre avec très peu de mots. Le piège avec Mira, c’était de la rendre trop froide ou désincarnée, et c’est ce qu’on voulait vraiment éviter. J’ai cherché une porte d’entrée très sensible pour incarner ce personnage en retrait du monde. C’est d’ailleurs le fil conducteur de la plupart des rôles que Denis m’a confiés : même si les énergies changent d’un film à l’autre, il y a toujours ce côté marginal, un peu en périphérie des choses.

Entretien avec Denis Côté - Larissa Corriveau dans le rôle de Mira - Votre cinquième collaboration
Larissa Corriveau dans le rôle de Mira

Denis Côté : Quand on reste en périphérie, sans chercher à faire un film à thèse ou une autobiographie explicite, on s’offre beaucoup plus de liberté. Larissa n’avait pas à porter mon état de santé sur ses épaules, ce n’était pas le sujet. C’est plutôt aujourd’hui, en interview, que je réalise que le scénario est né pendant un moment de maladie. J’alignais les pages blanches et je découvrais que ce film devenait une balade avec la mort. Quand on souffre d’insuffisance rénale et qu’on attend une dialyse ou une greffe, on ne sait pas de quoi demain sera fait.

Cette incertitude s’est immiscée dans l’écriture de façon très diffuse. Ce n’est pas autobiographique, c’est simplement teinté d’une odeur de mort. Mais ensuite, il faut penser au spectateur, on ne peut pas rester dans le « moi, moi, moi ». Larissa n’avait donc pas à performer mon vécu.

Le film aborde la fin de vie et l’aide à mourir sans jamais verser dans le réalisme pur ou le jugement moral. Visuellement, il y a aussi ce travail très marqué sur le grain et la colorimétrie. Comment avez-vous façonné cette atmosphère ?

Denis Côté : D’abord, sur la question de l’aide à mourir, on voit bien que je ne fais pas un documentaire. Je ne cherche pas à coller à l’actualité ou aux débats de société.

J’aime concevoir des films qui se tiennent un pied à côté du monde, sans passer par la science-fiction ou la dystopie. L’invraisemblable m’intéresse beaucoup : qu’est-ce que je peux proposer au public pour qu’il accepte d’entrer dans mon jeu ? Ici, c’est l’histoire d’une femme qui sillonne les routes avec son petit chien et qui donne la mort, dans un cadre étrange. J’adore tricoter ce genre de zones d’ombre : est-ce une agence officielle, une secte, un réseau obscur ?

Sur le plan visuel, j’ai la chance de pouvoir tourner sur pellicule. Depuis trois films, on travaille en Super 16. Ça apporte une texture tactile, un côté un peu brut et vintage, proche des années 70. On s’est interdit de nettoyer le grain ou les impuretés de l’image en laboratoire. Ça reflète bien mon état d’esprit de l’époque, avec les toxines au cerveau. J’aime dire que c’est une esthétique impure, un peu bâtarde. Certains vont adorer cette patte 70s, d’autres vont trouver les couleurs délavées. C’est une image qui n’est ni policée, ni rassurante.

Entretien avec Denis Côté - Larissa Corriveau et Gabrielle Lazure - Le film aborde la fin de vie
Larissa Corriveau et Gabrielle Lazure

Depuis une dizaine d’années, je me bats un peu contre le culte de la « belle image » trop lisse. Arriver avec Répertoire des villes disparues ou avec ce film-ci et imposer cette rugosité, c’est une façon de secouer les standards visuels actuels.

Larissa Corriveau : C’est amusant, parce que ce choix devient presque un geste radical aujourd’hui, alors que dans les années 60 ou 70, c’était courant. Notre regard s’est tellement habitué à l’ultra-haute définition et à une lumière parfaite que c’est devenu la norme.

Denis Côté : L’esthétique actuelle est devenue très performative : il faut toujours vanter une belle photo ou un beau travail de son. Pourquoi ne pas s’amuser à bousculer ça ? Pas pour faire du laid ou de l’incompréhensible, mais pour tester autre chose. On avait un budget modeste et peu d’attentes commerciales, c’était le terrain de jeu idéal.

On a même conçu le son nous-mêmes au montage avec des banques sonores. Ça a un côté bricolage étudiant, mais c’est passionnant ! À 50 ans, on s’amuse, on repart de zéro à chaque film, du scénario jusqu’à l’image et au mixage. On se remet en danger, on a l’impression de retourner sur les bancs de l’école, et ça garde jeune. 

Larissa, Mira est un personnage tout en retenue, traversée par une tension constante face à des présences très fortes comme Pierrette Robitaille ou Philippe Rebbot. Comment avez-vous travaillé cette impassibilité et cette économie de jeu ?

Larissa Corriveau : Le grand défi avec Mira, c’était d’assurer une vraie intensité sans pouvoir contrôler le magnétisme qu’on dégage à l’écran. Il fallait être à la fois très concentrée et très ouverte, sinon le personnage risquait de devenir totalement hermétique.

La première clé est venue sur le tournage, notamment avec Pierrette Robitaille, avec qui j’ai tourné l’une des premières scènes d’aide à mourir. J’en avais parlé à Denis : je voulais me brancher directement sur l’émotion et l’énergie apportées par le partenaire face à moi, comme un fil invisible entre nous. Ça peut sembler mystique, mais c’est une méthode de jeu très concrète.

C’était pareil avec les animaux : leur présence montre la sensibilité de Mira sans passer par le verbe. Je refusais d’être dans la démonstration de l’empathie. L’enjeu était de trouver le bon équilibre dans la retenue, tout en étant traversée par des émotions qui ne lui appartiennent pas forcément. Mira devient le miroir de ce que vivent les autres.

Denis, aux côtés des comédiens québécois, on retrouve l’acteur français Philippe Rebbot. Comment est né ce choix ? Et Larissa, comment s’est passée la rencontre de jeu avec lui ?

Denis Côté : Dans le cinéma d’auteur québécois, on a souvent ce réflexe de créer des ponts avec la France. Dans mes films, ça passe régulièrement par un acteur français : il y a eu Romane Bohringer, Denis Lavant, Samir Guesmi, et cette fois-ci, j’avais très envie de tourner avec Philippe Rebbot.

Entretien avec Denis Côté - Philippe Rebbot - Denis aux côtés des comédiens québécois
Philippe Rebbot

D’abord, cela crée une mixité d’accents qui est très naturelle à Montréal. Aucun spectateur ne s’arrête sur le fait que l’un parle avec l’accent français et l’autre avec l’accent québécois. Ensuite, si la présence d’un acteur reconnu peut aider le film à voyager, on le prend avec plaisir. Philippe est formidable, d’une grande générosité. Mélanger des comédiens d’horizons et de cultures différents se fait beaucoup plus simplement qu’on ne le croit, et à l’écran, on ne voit même pas les coutures.

Larissa Corriveau : C’est tout à fait vrai. Philippe est d’une grande disponibilité, et c’est essentiel : si un partenaire se referme sur lui-même, toute la scène en pâtit. Entre nous, le contact s’est fait tout de suite, très naturellement.

C’était d’autant plus important que la relation entre Mira et Ludo reste très mystérieuse. On ne sait jamais vraiment ce qui les lie : est-ce un père, un complice, un amant ? Le film laisse le spectateur décider. Mais on sent une vraie complicité. Philippe était constamment engagé, même hors champ quand la caméra n’était pas sur lui. C’était une très belle rencontre de jeu.

C’est votre cinquième long métrage en duo. Qu’est-ce qui continue de se renouveler entre vous sans jamais tomber dans la routine ?

Denis Côté : C’est une question de complémentarité. De mon côté, je suis très pragmatique : j’essaie de tourner régulièrement, je pense à la logistique, aux décors, aux délais. Je vais vite, je suis parfois un peu direct. Larissa, elle, a une grande sensibilité, une approche très intuitive, presque spirituelle. On est très différents, mais on se retrouve pile au centre.

Quand je lui donne une direction brute sans m’encombrer de psychologie, elle a tous les outils pour transformer ça en quelque chose de fin et de sensible. Ça crée une dynamique de duo très forte, presque une famille de cinéma. Larissa est sans doute l’actrice avec qui j’ai cette plus grande fidélité. Jeune, je voyais Bergman, Fassbinder ou Truffaut garder leur troupe de film en film. Aujourd’hui, je comprends ce confort : il y a une confiance qui dépasse les mots et qui nous évite de devoir tout réexpliquer à chaque fois.

Larissa Corriveau : Ce qui me passionne chez Denis, c’est son esprit d’explorateur. D’un projet à l’autre, il cherche à se surprendre lui-même, et il attend la même exigence de moi. Je n’arrive jamais en terrain conquis, en pensant connaître la formule magique ou ce qu’il attend exactement. C’est une recherche perpétuelle. Ça me pousse à explorer de nouvelles facettes de jeu et à sortir de mes automatismes. Cette prise de risque partagée est ce qu’il y a de plus stimulant pour une comédienne.

Bande-annonce  

Fiche technique

Titre original
Violence du corps de l’autre
Durée
118 minutes
Année
2026
Pays
Québec / Canada
Réalisateur
Denis Côté
Scénario
Denis Côté
Note
7 /10

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Fiche technique

Titre original
Violence du corps de l’autre
Durée
118 minutes
Année
2026
Pays
Québec / Canada
Réalisateur
Denis Côté
Scénario
Denis Côté
Note
7 /10

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