
« Le seul vestige de beauté en ces lieux dévastés »

À pied d’œuvre raconte l’histoire vraie d’un homme qui renonce à son métier dont il ne comprend plus le sens pour se consacrer à sa véritable passion, l’écriture. Mais être publié ne veut pas dire gagner sa vie…
De l’ubérisation au déclassement social, du manque d’inspiration à l’incompréhension… telles sont les thématiques qui parcourent le nouveau long-métrage de Valérie Donzelli, adapté de l’œuvre éponyme de Franck Courtès et lauréat du prix du Meilleur Scénario à la Mostra de Venise en 2025. Cette brillante actrice, scénariste et réalisatrice française est à l’origine, entre autres, des œuvres La guerre est déclarée (2011) et L’amour et les forêts (2023), adapté du roman d’Éric Reinhardt (Prix Renaudot des Lycéens en 2014). Sa filmographie mêle de façon harmonieuse comédie (burlesque et musicale) et éléments dramatiques. Si les films de la Nouvelle Vague française semblent être des sources d’inspiration pour cette cinéaste, cette dernière a rapidement trouvé son propre style : une mise en scène qui dévoile la dureté du quotidien, entrecoupée d’échappées oniriques et poétiques.
Paul Marquet, interprété par Bastien Bouillon, est photographe et père de deux enfants. Il habite à Paris et s’apprête à quitter son métier afin de vivre de sa passion, l’écriture. Dès le début, la voix off, qui parcourra l’ensemble du film, met en exergue le fait qu’il a délibérément choisi de délaisser sa carrière.

La première scène nous montre ce personnage « à pied d’œuvre », brisant un mur sur un chantier de construction. Telle une métaphore de son labeur en tant écrivain, il s’attelle à la tâche. Le travail d’écriture est montré par la cinéaste comme étant constitué d’un ensemble de remaniements constants, d’aller-retours auprès de son éditrice (Virginie Ledoyen) à l’écoute mais mesurée, et d’incompréhensions de la part de son entourage : « Tu espères quoi, un prix Goncourt ? » lui demande son père, interprété par André Marcon. Tel un chantier en cours qui le laisse démuni, il se retrouve seul à Paris, sa femme et ses deux enfants partis s’installer outre-Atlantique. De même que ses ressources financières diminuent à vue d’œil, son espace d’habitation se rétrécit : d’un appartement il passe à un studio, d’un studio à une chambre de bonne. Cet espace réduit dû à une certaine « précarité assumée » me fait penser à ce que traverse la protagoniste du film Love me Tender, adapté du roman de Constance Debré paru en 2020, ancienne avocate devenue écrivaine, perdant par ailleurs la garde de son fils.
Contraint d’effectuer des petits boulots pour vivre, Paul Marquet s’inscrit sur une plateforme numérique qui le met en relation avec des particuliers pour des travaux de construction, de jardinage ou des déménagements. Il rencontre à cette occasion des personnes plus ou moins respectueuses et doit s’adapter à chaque nouvelle situation, tout en étant parfois novice en la matière. La plupart de ses proches ne comprennent pas son choix, tandis qu’il rétorque qu’« à notre époque, il y a des esclaves très bien payés ». Paul ne baisse pas les bras, poursuit son objectif malgré l’isolement et la précarité de ses ressources financières. De façon progressive cependant, au sein de ce tableau plutôt noir, Valérie Donzelli distille des éléments d’espoir. Il s’agit d’une ancienne connaissance retrouvée lors d’un déplacement en voiture alors que Paul travaille en tant que chauffeur — qui souligne l’originalité de son parcours après l’effet de surprise — ou d’une tenancière de café qui lui propose de l’héberger. Enfin, son fils, le seul de ses proches à accepter sa décision sans a priori, et avec fierté envers ce que son père a accompli en tant qu’écrivain.

Ce film montre avec justesse la précarité, voire le déclassement social qui peut survenir lors d’un changement de carrière « à risque ». La société française y est montrée comme dure, implacable, avec une chute dont les répercussions peuvent être néfastes. (Presque) tout semble être histoire de carrière, d’appréciation, d’évolution. Cependant, la ténacité du personnage, dont les précédentes œuvres ont été publiées, souligne le fait que tout renouveau est possible si conviction et labeur se mêlent de façon harmonieuse. Le jeu de Bastien Bouillon est sobre, mesuré et sert parfaitement le calme tranquille mais déterminé du personnage, qui parvient à ne pas sombrer malgré l’opacité d’un système qui broie parfois les individus à la marge.
Bande-annonce
© 2023 Le petit septième