
« Je suis parti pour une autre femme. »

Farid a quatre ans lorsque disparaît son père adulé. Il a fui le Maroc pour une autre femme, chuchotent les grands. Pour ne jamais revenir. Farid grandit dans cette absence refoulée, se marie avec la belle Sofia et entreprend une carrière prometteuse. C’est alors qu’arrive une lettre de Montréal. Et la vérité éclate, cruelle, après des décennies de mensonges : c’est à la demande de la mère de Farid que son père les a quittés, et ce n’était pas pour une autre femme, mais parce que lui-même aspirait à en être une. Alors Farid entreprend de remonter le temps et d’aller à la rencontre de l’homme tant espéré, qui n’en est plus un.
L’héritier des secrets, le troisième long-métrage de Mohamed Nadif, a bénéficié d’une coproduction maroco-canadienne. Il a été présenté dans plusieurs festivals, et parmi ceux-ci, au sein de la dernière édition de Cinemania à Montréal. Le cinéaste a débuté par des études de théâtre au Maroc puis en France, avant de s’orienter vers la réalisation ainsi que vers la production cinématographique. Adapté du roman « In’itâq ar-raghba » (Désir émancipé) de l’écrivaine Fatiha Morchid, pédiatre de formation, le film démontre la volonté d’un cinéma libre et cosmopolite qui traverse cultures et frontières, bouleversant courants de pensée et convictions normatives.
Farid (Younes Bouab) a tout pour être heureux : une carrière de chirurgien esthétique, un mariage d’apparence paisible, ainsi qu’une superbe maison à Casablanca. Cependant, dès les premiers plans, des éléments semblent entamer cette impression de plénitude. Alors qu’il fait une pause sur la route afin de récupérer sa femme Sofia (Nadia Kounda) au retour de son travail, cette dernière est déjà rentrée à la maison sans l’attendre. Des tensions apparaissent, ainsi qu’un déficit de communication lors de leurs échanges. Arrive alors une lettre de Montréal, où il apprend la mort de son père, ce qui l’amène à remonter le fil des souvenirs de son enfance et de son adolescence.

Tandis qu’il repasse dans son ancienne maison qu’il habitait avec sa mère, des images mentales refont surface. A posteriori, il comprend que son père Azzeddine (interprété par Mehdi Bahmad), se sentait femme lorsque Farid était enfant, et que cette raison a provoqué son départ. Le souhait de sa mère Amina (Nisrin Erradi) de le voir disparaître aurait provoqué son invisibilisation. Cette absence de compréhension envers Azzeddine, devenu Aziza, pose question à Farid et l’interpelle. Et le poussera à se rendre à Montréal sans sa femme, sous couvert d’un congrès médical.
Le Québec fait figure de terre d’accueil, d’un point de vue concret comme métaphorique. Farid va partir sur les traces de son père, qui aura connu une nouvelle vie, ce qui va permettre à son fils d’évoluer, de réévaluer certaines routines du quotidien. La rencontre avec Chadia (Mounia Zahzam), jeune femme d’origine syrienne et ancienne amie d’Aziza, sera en quelque sorte une continuité de cette volonté de savoir, voire une échappatoire. D’un territoire à l’autre, ses relations vont différer, sa façon de penser également.

Les expressions du personnage incarné par Younes Bouab évoluent en fonction des territoires, et des rencontres : ses aspects rigides laissent place à une certaine ouverture d’esprit, voire une décontraction. Apprendre à mieux connaître son père va par ailleurs l’aider à remettre en question certains de ses choix. De son souhait de devenir musicien lorsqu’il était jeune adolescent, il n’en est resté que le désir. Le comble de l’ironie étant son métier de chirurgien esthétique, comme un prolongement inconscient d’aider son père devenu femme.
Des injonctions de sa mère aux injonctions de sa conjointe, Farid se sent étouffé dans un quotidien luxueux mais morne, sans véritables réflexions existentielles. Son corps lui convient, certes, mais qu’en est-il de son esprit? Les photos d’Aziza, les déplacements à Montréal, ainsi que la rencontre avec Chadia vont lui faire prendre conscience qu’il n’est pas véritablement acteur de son existence, qu’il n’a jamais accompli ce qu’il souhaitait réellement. Il réapprend progressivement à identifier ses propres désirs, à ne plus porter uniquement un masque social.

Si le cinéaste parvient à nous faire prendre conscience d’une certaine normativité ancrée au sein de cultures familiales traditionnelles, il n’a pas la légèreté mêlée de gravité d’un cinéaste comme Pedro Almodóvar, qui joint à la profondeur des questions intimes, des réflexions existentielles et des rencontres salvatrices pour des personnages finement écrits.
Mohamed Nadif a réalisé un long métrage porté par un casting très convaincant, de Younes Bouab à Mounia Zahzam. La structure narrative, constituée de flashbacks et de flashforwards, est quelque peu attendue, et la mise en scène est assez classique. Le film reste une œuvre agréable, qui soulève des questions pertinentes et est toujours d’actualité.
Bande-annonce
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