
Le milieu culturel québécois est actuellement secoué par une crise de gouvernance sans précédent au sein du Festival international de cinéma et d’art Les Percéides. Cet événement phare de la Gaspésie, qui gère d’importants fonds publics pour ses activités dont la rénovation du Centre d’art communautaire de Percé, traverse une tempête institutionnelle et humaine. À la suite de la publication d’un communiqué officiel datant du 29 juin 2026 dénonçant la mise à l’écart des piliers du festival et le manque de clarté dans les décisions de la direction, nous avons voulu comprendre ce qui se trame en coulisses.
Nous nous sommes donc rapprochés de Judith Bélanger. Originaire de Chandler et partageant sa vie entre la métropole et la Gaspésie, Mme Bélanger est une figure bien connue du milieu culturel. Ancienne journaliste (notamment pour L’Actualité, Voir et Vie des Arts), elle est également consultante en planification stratégique et s’est engagée bénévolement en septembre 2025 dans le comité de développement du projet de restauration du Centre d’art de Percé. Co-porte-parole des signataires de la contestation, elle a accepté de nous livrer sa lecture d’une situation devenue invivable selon ces mots.
La crise ne touche pas uniquement la direction générale : elle affecte un large groupe de collaboratrices historiques qui affirment avoir été progressivement écartées des décisions stratégiques du festival et du Centre d’art. Mais le point de rupture semble avoir été atteint en février 2026 avec le départ forcé du fondateur et directeur artistique historique de l’événement, François Cormier.
Officiellement, la direction actuelle justifie ce départ par des accusations de harcèlement ou de mauvais traitements envers des employés. Toutefois, cette version est vivement contestée par la membre citoyenne Judith Bélanger, qui y voit plutôt une manœuvre d’éviction déguisée :
« C’est un peu une fausse plainte qui a été faite… Tout ça, c’est un peu comme des entourloupettes pour le peinturer dans le coin et lui dire à la fin : “Vous n’avez plus accès aux comptes de banque, vous n’avez plus accès à la carte de crédit, vous n’avez plus aucun accès.” »
Pour Mme Bélanger, ce procédé est particulièrement problématique, car c’est M. Cormier qui a porté à bout de bras le projet et signé les demandes de subventions majeures notamment l’aide fédérale de 2 millions de dollars pour la restauration écoénergétique du Centre d’art de Percé, une grange patrimoniale datant de 1780. Elle dénonce ouvertement la situation :
« C’est ignoble, c’est odieux. On ne fait pas ça. C’est immoral… C’est borderline illégal de faire quelque chose comme ça parce que lui, quand il fait la demande de subvention, il met son CV, il met toute son expérience […] et il signe. […] Une fois que la subvention arrive, tu ne peux pas dire “je prends l’argent, je le mets dehors”. C’est presque frauduleux. »
Le cœur du problème réside dans la concentration des pouvoirs entre les mains d’une seule personne : Benoît S. Pilon. En janvier 2026, alors qu’il présidait déjà le conseil d’administration (CA), ce dernier s’est nommé directeur général, puis directeur artistique dans la foulée du départ de François Cormier. Un cumul de fonctions absurde pour un organisme culturel d’une telle envergure :
« Ce n’est pas réglo non plus, ça ne se fait pas dans les organisations. C’est un conflit d’intérêt d’être à la fois le président du CA et d’être directeur artistique. Qui plus est, c’est un avocat. Comment peut-il se nommer directeur artistique? Il n’a aucune expérience dans les arts, le cinéma ou quoi que ce soit. Il s’est nommé lui-même et il s’est voté lui-même ce poste-là. »
Mme Bélanger ajoute que le CA est actuellement dysfonctionnel, ne comptant que trois membres (dont deux inactifs et M. Pilon) au lieu des cinq réglementaires. Désireuse d’aider, elle a proposé sa candidature d’administratrice bénévolement, mais Benoît S. Pilon a catégoriquement refusé de l’intégrer afin de maintenir son contrôle.
Le fossé s’est également creusé avec l’équipe de création historique. Sept collaborateurs clés, dont la commissaire Esther Bourdages et l’experte en financements culturels Cécile Martin, ont été écartés ou poussés à la démission. En réaction, une véritable fronde s’est organisée : pas moins de 72 lettres de citoyens et de professionnels du milieu ont été envoyées aux partenaires financiers pour exiger une restructuration.
Mme Bélanger a elle-même envoyé une lettre d’alerte au ministère du Logement et de l’Infrastructure à Ottawa :
« J’ai envoyé une lettre […] pour dire : “Hola, hola, je lève le drapeau rouge, n’envoyez pas l’argent.” […] Ma lettre est de cause à effet, mais je peux vous dire que l’argent n’a pas été envoyé. […] Tant qu’il n’y aura pas un conseil d’administration restructuré, avec un minimum de cinq ou sept administrateurs […] c’est sûr que les ministères ne vont pas donner d’argent. »
La subvention fédérale de 2 millions de dollars est ainsi gelée, tandis que près de 3 millions de dollars d’investissements publics sur les deux dernières années sont aujourd’hui fragilisés par cette crise de gouvernance.
La communauté gaspésienne et les artisans du festival refusent toutefois de baisser les bras face à cette dérive autoritaire. Judith Bélanger nous a confié qu’une grande rencontre citoyenne et professionnelle est en cours d’organisation pour la mi-août 2026 à Percé (avant le début du festival).
Cette assemblée réunira le fondateur François Cormier, les collaboratrices de longue date (Esther Bourdages, Cécile Martin), les citoyens engagés, les partenaires locaux ainsi que le maire de Percé. Ensemble, ils comptent faire front commun pour débattre de l’avenir de l’organisme, réclamer la mise en place d’un processus de gouvernance transparent et démocratique, mais surtout exiger l’annulation des récentes décisions unilatérales et demander officiellement la démission du président du CA, Benoît S. Pilon. L’objectif est clair : rendre Les Percéides et le Centre d’art à la communauté qui les a bâtis.
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