
La conférence GEN Z Apocalypse, organisé à la suite de la projection en version accélère 1.5x du film Amour Apocalypse d’Anne Émond, s’inscrit dans un contexte déjà marqué par de vives réactions et débats.
En amont, l’annonce de cette projection avait suscité incompréhension et critiques, certains y voyant même une atteinte au respect du septième art, tandis que d’autres exprimaient curiosité ou intérêt. Il semble alors nécessaire d’aborder ces événements dans leur globalité et de suspendre tout jugement prématuré. Comme l’a montré Pierre Bourdieu (grand sociologue français), les pratiques culturelles émergentes sont souvent perçues comme illégitimes, non pas pour ce qu’elles sont, mais parce qu’elles ne correspondent pas aux normes établies. Le rejet de certains usages (comme le visionnement accéléré ou en plusieurs fois) en dit peut-être autant sur nos propres cadres de référence que sur ces nouvelles pratiques elles-mêmes.
La conférence a été animée par Mounir Kaddouri (alias Maire de Laval) suppléé par trois intervenants – Ariane Brunet (humoriste, actrice et créatrice de contenus sur les réseaux sociaux), Patrice Laliberté (scénaristes et réalisateur) et Christine Thoër (professeur à l’UQAM avec comme domaine d’expertise la réception des contenus audiovisuels en contexte de visionnement connecté) – et portait principalement sur les pratiques de consommation de la GEN Z.
Les intervenants ont d’abord nuancé certaines idées reçues, notamment celle du mythe autour de la consommation massive de films en accéléré. Si certains contenus sont bel et bien consommés en accélérer (comme les vidéos en ligne sur YouTube, les balados, ou encore les séries), le cinéma quant à lui semble encore relativement préservé. Cela tient sans doute au statut particulier dont il bénéficie, mais aussi à sa forme même, un film repose sur un rythme narratif, une construction et un travail sonore qui supportent difficilement l’accélération, comme l’a montré la projection. Les salles de cinéma, en ce sens, reste un espace sacré, imposant une forme d’attention difficile à reproduire ailleurs.
Les échanges ont également mis en lumière un déplacement des usages de consommation plutôt qu’un désintérêt. Contrairement à l’idée selon laquelle les jeunes délaisseraient les contenus québécois, les données évoquées suggèrent qu’ils les consomment autrement, via d’autres plateformes et modes de diffusion, affirme Christine Thoër. La télévision traditionnelle, en revanche, apparaît en perte de vitesse, posant la question suivante : les jeunes ne s’y intéressent-ils plus, ou bien c’est la télévision qui ne s’adresse pas à eux?
Cette réflexion s’accompagne également avec les enjeux de codes. Produire du contenu destiné à un public plus « jeune » impliquerait de répondre à certaines attentes. Comme le soulignait Ariane Brunet, la sincérité, la proximité et l’authenticité permettent de susciter davantage d’intérêt et de toucher plus directement le public. Cela suppose également de repenser les formes de mise en marché. Là où les plateformes numériques maîtrisent des logiques d’attractivité (multiplication des visuels, recommandations algorithmiques), le cinéma peine parfois à rivaliser.

La question de l’accès aux différents modes de diffusion se pose également. Le coût des plateformes, la multiplication des abonnements ou encore la présence de publicités constituent autant de freins. L’accessibilité (idéale lorsqu’elle est gratuite et sans interruption) devient ainsi un facteur clé dans la consommation de la Gen Z.
La discussion a fait émerger une transformation du rapport de force : face à une surabondance de contenus, le spectateur occupe désormais une position centrale. Il est le décideur de ce qu’il souhaite consommer. Comme l’a suggéré Patrice Laliberté, un film n’appartiendrait plus uniquement à son réalisateur, mais aussi à ceux qui le regardent, quitte à être visionné en plusieurs fois ou à vitesse accélérée. Une idée qui interroge directement la notion d’œuvre et son intégrité.
Enfin, plusieurs interventions ont souligné que ces transformations dépassent peut-être la seule génération Z. Certaines données évoquées par Christine Thoër montrent des usages similaires entre différentes tranches d’âge, suggérant que ces mutations seraient moins générationnelles que structurelles, liées à une époque marquée par la surabondance de contenus et l’évolution des modes de recommandation, désormais largement dominés par les algorithmes.
Dans ce paysage, les contenus ne se limitent plus à eux-mêmes, mais s’inscrivent dans un écosystème plus large, fait de paratextes, de recommandations et de circulation numérique. Regarder un film, c’est aussi interagir avec tout ce qui l’entoure.
La conférence, sans apporter de réponses définitives, met ainsi en lumière des tensions encore en cours : entre création et adaptation, entre œuvre et usage, entre industrie et publics. Peut-être moins le portrait d’une génération, mais celui d’une époque.
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