TWO_PROSECUTORS - Une

Deux procureurs – Le prix de la parole

« Jail was waiting for you. »

Two prosecutors - Affiche

Union Soviétique, 1937. Des milliers de lettres de détenus accusés à tort par le régime sont brûlées dans une cellule de prison. Contre toute attente, l’une d’entre elles arrive à destination, sur le bureau du procureur local fraîchement nommé, Alexander Kornev. Il se démène pour rencontrer le prisonnier, victime d’agents de la police secrète, la NKVD. Bolchévique chevronné et intègre, le jeune procureur croit à un dysfonctionnement. Sa quête de justice le conduira jusqu’au bureau du procureur général à Moscou. A l’heure des grandes purges staliniennes, c’est la plongée d’un homme dans un régime totalitaire qui ne dit pas son nom.

Deux procureurs est le dernier long-métrage de Sergey Loznitsa. Ce réalisateur ukrainien est à l’origine de nombreux films primés ; en grande partie des documentaires, mais aussi quelques fictions. Parmi ceux-ci, Donbass, réalisé en 2018, qui traite de la guerre entre les séparatistes russes et l’armée ukrainienne, a été particulièrement remarqué par la critique internationale. Sa dernière œuvre, présentée en compétition officielle au dernier Festival de Cannes, est adaptée du roman soviétique Dva prokourora, de Gueorgui Demidov, physicien et écrivain soviétique décédé en 1987. 

Une absence de mouvements

L’action du film se déroule en URSS en 1937, « à l’apogée de la terreur stalinienne » comme l’indique un intertitre présenté au début du film. Des portes métalliques s’ouvrent et nous observons des prisonniers quitter leurs cellules, puis se tenir assis à l’extérieur, derrière une table de travail. Alexander Kornev, interprété par Alexander Kuznetsov, est un jeune procureur tout juste diplômé de l’Université de Moscou. Sérieux, besogneux et quelque peu naïf, il semble déterminé à rencontrer un certain homme incarcéré à la suite de la lecture d’une missive qu’il a, par chance, pu intercepter. Une lettre identique aux autres, si ce n’était que d’un détail ; l’encre utilisée est du sang humain, celui du prisonnier.

Two prosecutors - Une absence de mouvements
Courtesy of Blue Fox Entertainment Canada

L’œuvre, scindée en deux parties distinctes, est d’abord présentée comme un huis clos étouffant. Nous découvrons quelques éléments du système carcéral soviétique (le tout a été filmé à Riga, en Lettonie) par l’intermédiaire du jeune procureur, progressivement dépassé par le cadre dans lequel il s’introduit. Par la suite, le film se transforme peu à peu en un hybride entre un scénario kafkaïen et du théâtre absurde pour mettre en exergue les méandres institutionnels du régime soviétique. Le réalisateur insiste particulièrement sur la lourdeur du système hiérarchique et oppressif présente dans la fin des années 30. 

De longs plans séquences et l’immobilité des personnages au sein des scènes amènent un sentiment d’oppression. Il est difficile de s’échapper d’un système aux rouages déjà bien établi, comme le soulignent les séquences où le protagoniste attend dans la prison avant d’échanger avec le procureur général à Moscou dans la dernière partie du film. Le réalisateur semble vouloir souligner l’absence de mouvements, une métaphore d’un univers refermé sur lui-même ; avec des sorties de trajectoire impossibles, ou du moins dangereuses pour les protagonistes concernés.

How to deal with enemy?”

La volonté humanitaire d’Alexander détonne avec le calme froid de la plupart de ses compatriotes. Tandis qu’il essuie plusieurs refus pour ses demandes de visites, le jeune procureur refuse de se décourager pour autant. Au contraire, ces refus le poussent à insister de plus belle. Est-il pour autant conscient du piège qui se referme progressivement sur lui ? Sa détermination semble occulter les signaux de dangers qui l’entourent. Le protagoniste choisirait-il de faire éclater la vérité au détriment de sa propre sécurité ? Durant les premières scènes, des questions anodines se mêlent à des remarques inquiétantes lors d’échanges avec ses compatriotes et nous ressentons le malaise grandissant d’Alexander. Alors qu’il se bat pour que les agissements à l’encontre de la Loi de la NKVD (Commissariat du peuple aux Affaires intérieures), chargée de maintenir l’ordre public, soient dévoilés, il côtoie l’ennemi sous la forme d’un piège, d’un cul-de-sac. 

Two prosecutors - How to deal with enemy
Courtesy of Blue Fox Entertainment Canada

Sergey Loznitsa met en scène avec brio et sobriété une période de l’histoire soviétique, celle des Grandes Purges, située dans la deuxième partie des années 30, particulièrement entre 1936 et 1938. À ce moment précis, le parti communiste envoie en prison et dans des camps de travail gérés par le Goulag des opposants politiques. Deux procureurs est, à mon sens, un long-métrage indispensable qu’il conviendrait de montrer aux nouvelles générations. Non seulement afin de déterrer tout un pan de l’histoire du XXe siècle, mais également afin de comprendre une partie de notre malheureuse, mais si importante actualité politique.

Bande-annonce

Révision linguistique par Mathieu Giroux.

Fiche technique

Titre original
Dva prokourora
Durée
118 minutes
Année
2025
Pays
Russie
Réalisateur
Sergey Loznitsa
Scénario
Sergey Loznitsa
Note
8.5 /10

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Fiche technique

Titre original
Dva prokourora
Durée
118 minutes
Année
2025
Pays
Russie
Réalisateur
Sergey Loznitsa
Scénario
Sergey Loznitsa
Note
8.5 /10

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