
« Le silence n’est pas le vide. Ce n’est pas l’absence de quelque chose. C’est la présence de soi, et rien d’autre. »

Sourd depuis l’enfance, Viktor vit dans la campagne de Kharkiv et nourrit une fascination pour la figure du guerrier samouraï. Lorsque l’invasion russe débute, son imaginaire héroïque de la guerre se heurte à la violence du réel. Refusé à l’enrôlement en raison de sa surdité, Viktor s’engage comme photographe et entame une quête pour trouver sa place dans un conflit qu’il ne peut pas entendre.
Avec Viktor, Olivier Sarbil esquisse le portrait d’une fragilité masculine, où les fantasmes de virilité se fissurent au contact des destructions et de la mort.
Dans Viktor, Olivier Sarbil réalise un exploit : mettre côte à côte la beauté visuelle de ses images et les atrocités de la guerre.
Je parle d’un exploit, parce que le réalisateur a travaillé seul dans une zone de guerre. Non seulement à titre de réalisateur, mais aussi pour gérer le son et la photographie dans un environnement aussi imprévisible qui demandait une vigilance extrême et une adaptabilité constante. Il devait aussi s’assurer de la sécurité de Viktor et la sienne, tout en tentant de capturer l’histoire, ce qui ajoutait une complexité supplémentaire pour maintenir la vision artistique dans des conditions très dangereuses et stressantes. Ainsi, il réussit à trouver la beauté au milieu de l’horreur et de créer des images saisissantes qui traverseront le temps.

Tourné dans un noir et blanc contrasté, ce film offre une qualité visuelle stupéfiante. Une vision photographique parfaitement adaptée au sujet du film, Viktor, un photographe.
S’ajoute au visuel un travail sonore unique et une expérience auditive intense et très originale. Le réalisateur alterne entre un son brut qui marque la violence de la guerre et des sons assourdis qui laissent comprendre ce que peut effectivement entendre Viktor.
Le réalisateur ayant lui-même perdu une partie de son audition dans un accident, il peut non seulement comprendre ce que ressent son personnage, mais il est en mesure de le faire comprendre au spectateur.
La force du récit vient aussi de la notion du romantisme brisé. Le parcours de Viktor retrace sa transition entre la romantisation de la guerre et la compréhension de ses dures réalités. On le voit tranquillement réaliser que la violence n’est pas une fin en-soi, mais seulement un moyen nécessaire de défense face à l’agression dans une guerre brutale. À mesure qu’il s’implique dans ce conflit, son visage change. Des débuts aux airs gamins alors qu’il essaie des armes, aux moments où il doit photographier des corps, son regard change. On sent que quelque chose se brise, qu’il perd son innocence.

Cette histoire d’appartenance, de résilience et de lutte pour survivre dans un monde qui est d’une brutalité sonore pour certains et douloureusement silencieux pour d’autres, Sarbil est la personne parfaite pour la raconter, ayant lui-même perdu une partie de son ouïe dans une guerre.
« En 2011, ma vie a pris un tournant inattendu lorsque j’ai été gravement blessé par un lance-roquettes alors que je documentais la guerre civile en Libye. J’ai passé neuf mois à l’hôpital, période au cours de laquelle j’ai perdu une partie de ma main droite et l’audition de mon oreille droite. Vivre avec une surdité unilatérale a profondément transformé ma perception du monde, y compris ma manière de percevoir le son et le silence. C’est cette perspective qui m’a conduit à explorer le monde d’un homme sourd confronté au chaos de la guerre et aux cicatrices profondes et invisibles que la guerre laisse sur la communauté des personnes sourdes et malentendantes. »
Bien que le film paraisse vraiment long, le message passe. Et de toute façon, pour faire ressentir une guerre interminable, il faut un film lent. À la fin, il n’y a pas que Viktor qui perd son innocence envers la guerre. Pour plusieurs spectateurs, une perte de ce romantisme guerrier risque de s’opérer.
Le film montre aussi comment la communication est importante et parfois complexe dans un monde en guerre. Dans une guerre, beaucoup passe par la communication et Viktor l’apprend à ses dépens. Il voudrait contribuer à la défense de son pays, mais comme il n’entend pas, on le refuse dans l’armée, et ce, malgré les besoins. Le réalisateur réussit à faire ressentir le dilemme. On voudrait qu’il puisse s’engager, mais en même temps, on comprend qu’il est difficile pour les autres soldats de mettre leur vie dans les mains d’une personne qui risque de ne pas entendre un commandement.

En ce qui concerne le tournage, il est intéressant de savoir que le réalisateur et Viktor ont développé une méthode de communication unique combinant le russe des signes de base (que Sarbil a appris spécialement pour ce projet), des notes écrites et des supports visuels.
Viktor n’est pas un film parfait. Mais il ouvre les yeux sur plusieurs enjeux qui, à première vue, ne sont pas liés. Mais on réalise éventuellement que, dans la vie, bien souvent, tout est lié…
Viktor est présenté au FIFA les 14 et 17 mars 2026.
Bande-annonce
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