
« — Personne ne pense au temps qu’il faut pour préparer un plat. D’abord, émincer, émincer, émincer. Faire sauter, sauter, sauter… Mélanger, mélanger, mélanger… Ton père adorait ce plat.
— Je sais.
— Verser. Garnir… Plier… Réserver…
— Manger?
— Non, pas manger. »

Yvonne Nguyen (Clotilde Chevalier), jeune femme d’origine vietnamienne, rêve d’une carrière dans la comédie musicale au grand dam de sa mère qui préférerait la voir reprendre son restaurant en banlieue. L’intimité de la cuisine, entre plats familiaux et recettes traditionnelles, leur permettra-t-elle enfin de communiquer, se comprendre et s’accepter?
Le film réalisé par Stéphane Ly-Cuong propose une incursion dans l’univers de la comédie musicale, et ce, par un détour dans la cuisine de la matriarche de la famille Nguyễn. Entre mémoire, devoir et désir d’émancipation, les femmes affirment leur amour avec fierté.
Fruit d’un long processus, le personnage d’Yvonne Nguyen qui est interprété par Clotilde Chevalier, existe dans l’esprit du réalisateur français d’origine vietnamienne, Stéphane Ly-Cuong, depuis presque 25 ans. C’est en cherchant à explorer l’univers théâtral musical autour duquel il a longtemps gravité qu’il a fouillé sa propre mémoire familiale : « C’était une sorte d’alias, qui me permettait d’être plus libre. Je faisais par exemple beaucoup de digressions pour évoquer mes parents immigrés, la culture vietnamienne, etc. » Le film suit avec tendresse et humour Yvonne Nguyen, Française d’origine vietnamienne, qui cherche à trouver sa place dans un milieu qui semble l’exclure d’emblée, la cantonnant ainsi à des rôles stéréotypés pour lesquels elle doit – tout simplement – répéter un discours truffé d’incohérences sous l’excuse du regard exotisant de l’autre.

À travers sa propre quête identitaire, Yvonne se rapproche de sa mère, interprétée avec brio par Anh Tran Nghia, et des souvenirs de vies évoquées : les moments trop courts passés avec son père, les soirées interminables en cuisine, le retour imaginé au pays d’origine… La justesse de la proposition de Ly-Cuong est de ne jamais trop en dire, ne jamais trop insister sur la culture vietnamienne du quotidien qui se manifeste dans les non-dits, dans les paroles et dans les gestes aussi simples qu’un baiser reniflé sur le visage de sa fille. C’est à nous de distinguer les subtilités, d’y comprendre les référents. En revanche, nous pouvons toujours compter sur la présence de Coco, ami d’Yvonne, pour lui mettre au visage ses propres contradictions.
Au cœur du film est ancré l’amour réciproque d’une mère et d’une fille. Malgré le fait qu’Yvonne soit adulte, Ma porte sur elle le même regard empreint d’affection, mais aussi de désapprobation – à la manière de nos propres mères qui cuisinent dès les petites heures du matin. Ainsi, alors qu’Yvonne vient de se séparer de son conjoint et trouve refuge au restaurant familial, sa mère, Ma, l’accueille par ces mots qui ont sûrement fait sourire bien des enfants d’immigrants : « Qu’est-ce que tu fais ici? On dirait une réfugiée! » Puis, elle s’empresse de lui demander si elle a mangé. Cette simple question dans les dix premières minutes du film replace un élément central de l’amour maternel : la cuisine. Les bribes de l’histoire familiale d’Yvonne se dessinent tout au long du film. Entre moments de tension avec sa mère, Yvonne retourne toujours vers elle avec un regard décentré, au risque de se faire traiter de fille indigne. L’amour est profond et se vit par la chimie entre les deux comédiennes. Le passage d’une langue à l’autre met en lumière les difficultés de recommencer une nouvelle vie ailleurs. Ma alterne entre le français et le vietnamien, mais la tendresse s’exprime dans la langue maternelle. Soulignons la puissance des regards entre les deux comédiennes, elle est là la force de leur relation; dans cet amour parfois inexact, mais toujours présent.

Une comédie musicale qui ne peut que faire sourire tendrement la personne qui l’écoute. La beauté réside dans toutes ces relations qui se déploient et qui nous rappellent qu’elles sont, bien souvent, imparfaites, mais si précieuses.
Même celles qui ne sont pas des adeptes de comédie musicale y trouveront leur compte, ce fut mon cas et j’en suis bien ravie.
Bande-annonce
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