
« Ici c’est Auschwitz et la vie continue. »

Bedrock est un voyage psychologique à travers la Pologne d’aujourd’hui. On y retrouve les histoires de Polonais et Polonaises entrelacées,vivant parmi les vestiges de l’Holocauste. Au fil d’une série de rencontres intimes, le film explore avec poésie les contradictions troublantes que les gens intègrent dans leur vie.
Ce documentaire a été présenté en avant-première à la Berlinade en 2025 avant d’être diffusé pour la première fois au Canada, au Festival du nouveau cinéma (FNC), le vendredi 10 octobre. Il a fallu attendre un peu plus de quatre mois pour que Bedrock prenne l’affiche au Québec.
À travers un documentaire d’observation, Kinga Michalska dresse un voyage tout en nuances et en délicatesse à travers un territoire où les ossements des victimes et l’architecture de l’extermination sont intimement liés à l’existence même des personnages.
Kinga Michalska explore ici avec habileté la mémoire collective. Son récit oscille aisément entre mémoire et contradictions, en croisant, les lieux et les destins qui révèlent les tensions entre passé et présent. Son approche mêle les lieux historiques et les scènes du quotidien (une autoroute, la buvette d’un stade de football, des camps de concentration comme Auschwitz-Birkenau, mais aussi une grotte).

À travers ces décors, on découvre des gens et leur vie : une petite fille rendant visite à son ami dans un hôpital psychiatrique, un jeune Juif polonais s’attelant à la tâche de sauver de la destruction les restes des victimes juives, une famille catholique locale en proie à des disputes à propos de la complicité du peuple polonais. On retrouve aussi, dans le village de Birkenau, des partisans de football qui célèbrent la victoire de leur équipe.
L’Histoire est loin d’être un récit figé, elle s’écrit et se décline avec une pluralité de discours et d’opinions. Dans ce documentaire, on découvre une population profondément tiraillée, que ce soit dans l’intimité du foyer, au sein d’un cercle d’amis ou même à l’échelle d’une population, d’une nation, l’héritage du passé fracture et divise.
Tout au long du récit, on perçoit l’enjeu central qui réside dans cette mémoire tout en voyant comment la vie a repris possession de ces lieux. Là où l’horreur a régné, la vie c’est réinstallé, paisible et presque banale. Pourtant, dans ces anciens camps, tous les profils se croisent, ceux qui portent le poids du souvenir et ceux qui l’ignorent. L’innocence des enfants, face à ces terres chargées de traumatismes, souligne l’indescriptible difficulté de mettre des mots sur l’horreur.

Ce documentaire fait écho au cinéma de Jonathan Glazer (avec The Zone of Interest). Comme dans son film, la violence n’est pas montrée, elle est suggérée par le souvenir. Il s’agit, au fond, d’une quête pour comprendre sa propre histoire, se l’approprier et, peut-être, réussir enfin à tourner la page.
Dans certains passages, le son guide l’image. Par moments, on croirait presque regarder un film de Lynch, tant les ambiances sonores (drones) viennent napper les scènes et certains dialogues pour renforcer la dureté du récit, par leur présence. Cette intensité est décuplée par l’usage des basses fréquences, qui imprègnent l’espace et le spectateur d’une tension sourde.
La bande-son, à l’image du documentaire, se dévoile, couche après couche, nous montrant les complexités identitaires liées au traumatisme, à la mémoire et aux responsabilités. Ici le son n’est pas un simple accompagnement, il évoque et rappelle les évènements passés.
À travers la technique, le documentaire donne une direction à son récit et amplifie sa portée. La forme sert le fond, les choix sonores, ces silences et ces ambiances viennent ancrer les émotions et approfondir leur résonance. Le documentaire ne se contente pas de montrer, « il fait ressentir ».
Bande-annonce
© 2023 Le petit septième