Frère et soeur - une

[Cinemania] Frère et sœur — Haine profonde

« Ma sœur ne me salue plus depuis des années. Quand elle me croise dans la rue, elle s’enfuit avec horreur. »

Frère et soeur - affiche

Un frère et une sœur à l’orée de la cinquantaine…

Alice (Marion Cotillard) est actrice, Louis (Melvil Poupaud) fut professeur et poète. Alice hait son frère depuis plus de vingt ans. Ils ne se sont pas vus depuis tout ce temps – quand Louis croisait la soeur par hasard dans la rue, celle-ci ne le saluait pas et fuyait… Le frère et la soeur vont être amenés à se revoir lors du décès de leurs parents.

Avec Frère et sœur, Arnaud Desplechin offre un film qui questionne les relations haineuses sur le long terme. Est-ce possible qu’à force de focaliser sur la haine qu’on a pour une personne, on en oublie la raison même de cette haine?

La haine

Au cœur de Frère et sœur, il y a un grand mystère qui restera jusqu’à la fin : celui de la haine d’Alice pour Louis. Tout au long du film, le réalisateur sème des indices, mais sans jamais imposer d’interprétation.

FRÈRE ET SOEUR - La haine
Louis (Melvil Poupaud) dans les bras de Faunia (Golshifteh Farahani)

C’est donc au spectateur de se faire sa propre idée. Évidemment, il y a une raison à cette haine. Mais ce que montre si bien ce long métrage, c’est qu’avec le temps, on reste parfois plus focalisé sur la haine que sur les raisons qui l’ont causé. Alice déteste-t-elle encore son frère ou si le temps a pu réparer les choses? Louis mérite-t-il cette haine, qu’il rend bien à sa sœur? Ce sentiment que nous avons tous ressenti un jour est complexe. Si complexe que de bien le présenter dans un film est difficile. Beaucoup d’œuvres montrent des personnages qui en détestent d’autres. Mais la vraie haine, telle qu’elle est exposée dans Frère et sœur, ne s’est pas vu souvent au cinéma. Ça prend beaucoup d’ingrédients pour y parvenir.

Il y a une scène magnifique, au milieu du film, qui montre toute la complexité de ce sentiment. Lorsqu’ils se rencontrent à la brasserie, Faunia (Golshifteh Farahani) demande alors à Louis pourquoi Alice le déteste. Il lui répond qu’il ne serait pas très moral de répondre à cette question; il est l’objet de la haine d’Alice et cela lui suffit.

N’est-ce pas là digne d’un dialogue d’Arnaud Desplechin et Julie Peyr? Ces dialogues philosophiques pourraient servir à enseigner la philosophie dans les cégeps et universités tellement ils sont judicieux. Pourquoi haït-on quelqu’un? Il n’y a jamais de réponse qui puisse satisfaire. Pour Louis — et pour le réalisateur je suppose —, poser la question du pourquoi est immoral. Il n’y a aucune raison pour haïr quelqu’un au-delà de soi-même. Alice est captive de ça. Son père lui dit qu’elle est en prison et il faut qu’elle en sorte. Elle-même a perdu le fil de cette haine.

Desplechin et sa direction d’acteurs

Je disais, un peu plus haut, que pour réussir à montrer ce qu’est la haine, il fallait plusieurs ingrédients, et que Frère et sœur les avait. Ça commence par un scénario béton. Le duo Arnaud Desplechin et Julie Peyr n’en est pas à sa première collaboration. Hier, je traitais de Tromperie, qui a été écrit par cette même équipe. Chaque ligne a été travaillée par les scénaristes, puis avec les acteurs, en solo. Ensuite, c’est le talent de Desplechin à diriger ses acteurs qui permet de mettre en scène un tel récit. Il maîtrise son texte et les langages du cinéma n’ont plus de secret pour lui. Avec sa chef éclairagiste, il crée des jeux d’ombres permettant de mettre en opposition les personnages lorsqu’ils dialoguent. D’un côté le mystère, de l’autre l’admiration. D’un côté la colère, de l’autre l’incompréhension. 

FRÈRE ET SOEUR - Desplechin et la direction des acteurs
Louis (Melvil Poupaud)

La touche finale, vous vous en doutez, c’est la qualité de ceux qui jouent. Le talent de Marion Cotillard n’est plus à démontrer. Ici, elle se promène entre de grands moments de douleurs et de forts moments de colère et de haine profonde. Le film commence en la montrant en victime de la colère de son frère, alors qu’elle se présente aux obsèques de son neveu. Mais c’est la seule fois où on la voit vraiment en pauvre victime. On comprendra plus tard pourquoi cette colère que Louis lui démontre à ce moment. 

Pour le reste, Louis dit qu’elle montre « goût effarant pour la sainteté ». Est-ce là une façon de s’affranchir de cette haine qu’elle garde pour son frère? Mais à part ce qui la met en faute envers son neveu, elle a toujours voulu être du côté du bien. Louis, lui, se fout totalement du bien et du mal. Voilà pourquoi, au départ, il nous semble être le parfait méchant. Il y a chez Louis un mélange d’extrême agressivité et d’extrême douceur, qui est parfaitement interprété par Melvil Poupaud. Louis a un côté démesuré, tandis qu’Alice, elle, est dans la mesure. Elle qui est comédienne (encore une fois pour Cotillard) et qui pourrait vivre la démesure comme c’est souvent le cas pour ses compères. 

Pendant que la sœur aînée joue les saintes, Louis et Faunia, après la mort de leur fils Jacob, ont fui dans une région isolée des Pyrénées; un lieu spectaculaire tant par ses espaces vastes, que par l’impression d’écrasement qu’il procure. Ils ne cessent de ne pas se remettre de la perte de leur fils et ont trouvé l’endroit où ne pas l’enterrer. 

Mais ce n’est pas le deuil qui est au centre de ce récit. C’est plutôt l’inverse : l’incapacité de laisser aller. Ce n’est pas tant la mort de leur fils qui reste au fond du cœur des parents, mais (surtout pour Louis) l’absence de support et de soutien d’Alice lors du triste événement. Mais Alice en voulait déjà à Louis à ce moment-là. Nous voici donc au centre de ce que sont tous les conflits qui s’éternisent : la haine provoquée par la haine… 

Un peu plus…

Frère et sœur pourrait être qualifié de film de style familial, intimiste, avec une perspective plus large. Le réalisateur le qualifie en disant qu’il est « un peu un film sur le regard ». Ce n’est pas faux. Je mentionnais l’éclairage qui amène un jeu d’ombres. On les voit particulièrement dans les scènes qui mettent en scène Alice et Lucia (Cosmina Stratan), la jeune femme roumaine qui l’idolâtre. 

FRÈRE ET SOEUR - Un peu plus
Faunia (Golshifteh Farahani)

Au début, on découvre la jeune femme à l’extérieur du théâtre, attendant l’occasion de rencontrer son héroïne. Lucia est dans l’ombre et c’est Alice qui la remet en lumière au fil de leurs rencontres. Elle dévore littéralement des yeux Alice. Lorsqu’on la découvre à la sortie du théâtre, elle a un petit air fantomatique. Comme si elle représente les fantômes d’Alice, droit sorti de son passé. Alice ne cesse de raconter sa vie à Lucia. C’est ainsi qu’on en découvrira peu à peu sur l’origine de la haine qu’Alice entretient envers son frère.

Ainsi, chacune leur tour, les femmes donneront de la lumière à l’autre. Mais je m’étends… Tout ça pour simplement dire qu’au-delà de l’histoire de famille et de chicane, Desplechin propose un film philosophique qui questionne notre rapport à la haine et au pardon, à travers une histoire de deuil.

Frère et sœur est présenté à Cinemania, les 10 et 11 novembre 2022.

Bande-annonce  

Fiche technique

Titre original
Frère et sœur
Durée
108 minutes
Année
2022
Pays
France
Réalisateur
Arnaud Desplechin
Scénario
Arnaud Desplechin et Julie Peyr
Note
8 /10

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Fiche technique

Titre original
Frère et sœur
Durée
108 minutes
Année
2022
Pays
France
Réalisateur
Arnaud Desplechin
Scénario
Arnaud Desplechin et Julie Peyr
Note
8 /10

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