W - Une

[FNC] W — Quand Sade est au rendez-vous

« Je ne suis pas un homme. »

Malade en phase terminale, Madame Europa (Anna Eriksson) languit à son dernier poste en compagnie de son homme-machine chinois (Parco Lee). Il y a une relation sadomasochiste entre eux. Ils fuient une guerre qui approche inexorablement à travers les ténèbres.

Ailleurs, dans un institut entouré d’un glacier, un groupe d’infirmières sous régime totalitaire exécutent fidèlement leurs routines quotidiennes régressives. L’État auquel ils s’inclinent s’est effondré il y a longtemps, mais les infirmières refusent d’y croire. Un inconnu vient troubler leur transe.

Les personnages de ces deux histoires se rencontrent en tant qu’acteurs derrière les rideaux, pour constater que la réalité n’est pas très différente des histoires qu’ils jouent. Alors que la guerre fait rage de l’autre côté du rideau, ils se tourmentent avec leur désespoir et leur confusion évoqués par une réalisation amère : le monde qu’ils connaissaient autrefois a disparu.

Avec W, Anna Eriksson pousse encore plus loin la perversion qu’elle l’avait fait avec M en 2019. Dans ce film finlandais, en français et cantonais, elle réfléchit sur le monde qui l’entoure.

Lent

Avec ses 101 minutes et son rythme lent, W n’est certainement pas un film pour tout le monde. Disons qu’il se regarde plus comme on assiste à une performance artistique. Eriksson est une artiste avant d’être une cinéaste, et ça se voit dans ses 2 œuvres.

W - Lent
Europa (Anna Eriksson)

Ce n’est certainement pas négatif que de créer une œuvre artistique de façon cinématographique. La Finlandaise crée, d’ailleurs, une création troublante et déstabilisante. Honnêtement, c’est exactement ce qu’on recherche lorsqu’on se présente au FNC. 

Je disais donc que pour apprécier W, il faut se préparer mentalement à visionner une performance subtile et choquante. Eriksson tient le rôle principal et se dévoile tant physiquement que psychologiquement au spectateur. Sa performance est troublante dans cet univers sombre qui n’est pas sans rappeler ceux de David Lynch.

Une vision sombre du monde

La réalisatrice/scénariste ne se cache pas pour dire qu’elle trouve le monde actuel déprimant et macabre. On peut difficilement la contredire lorsqu’on pense à la pandémie, aux guerres et au réchauffement climatique. Elle explique sa vision ainsi : 

W is most certainly a macabre trip because the new reality that is slowly but surely being constructed around us like an invisible wall, seems nothing but macabre to me. Still, I’m waiting for it with the hunger of an animal since what else is there?! There’s just no way an artist at this present time can afford to be nostalgic, sentimental, or fearful. So even though W at times cries out for the past, it does so with the compassion of an executioner, and with a relentless search for a completely new, cinematic expression. (…) [W est assurément un voyage macabre, car la nouvelle réalité qui se construit lentement mais sûrement autour de nous comme un mur invisible, ne me paraît que macabre. Pourtant, je l’attends avec une faim d’animal, car qu’est-ce qu’il y a d’autre?! Il est tout simplement impossible qu’un artiste à l’heure actuelle puisse se permettre d’être nostalgique, sentimental ou craintif. Ainsi, même si W crie parfois pour le passé, il le fait avec la compassion d’un bourreau et avec une recherche incessante d’une expression cinématographique complètement nouvelle. (…)]

Je n’irais pas jusqu’à dire que son expression cinématographique est complètement nouvelle, mais il faut admettre qu’elle est hors-norme. Il y a un petit quelque chose qui rappelle le cinéma expressionniste allemand d’après-guerre. La vision du monde, les mouvements secs et le surréalisme sont là pour le rappeler. Par moment, on ne sait plus trop si Europa est attachée sur une table de métal ou si elle rampe sur un mur. Vous voyez le genre? 

W - Une vision sombre du monde
Europa et son homme-machine

Du même coup, Eriksson mène depuis longtemps un combat contre la censure et, surtout, l’autocensure. 

« We live in a world of double standards. We are more or less forced to self-censorship, and even though most people realise it is the antithesis to freedom and art, many of us willsilently give in. It’s understandable, but not fully acceptable. » [Nous vivons dans un monde de doubles standards. Nous sommes plus ou moins contraints à l’autocensure, et même si la plupart des gens réalisent que c’est l’antithèse de la liberté et de l’art, beaucoup d’entre nous céderont en silence. C’est compréhensible, mais pas totalement acceptable.]

Elle n’a pas tort. De plus en plus d’artistes et d’enseignants s’autocensurent pour éviter de déranger les idées reçues. Eriksson, elle, refuse de se censurer. Son personnage est pratiquement nu du début à la fin du film. Elle urine directement devant la caméra et elle s’en prend aux régimes totalitaires. Quant aux infirmières, elles revendiquent plutôt le contraire. Elle cherche à conserver un monde rigide et sans libertés. 

Mais la grande constance de W, c’est la noirceur du monde qu’il dépeint.

Un peu plus…

Il y a tout de même 2 points qui bloquent dans W. Tout d’abord, le film est un peu trop long. Disons que ce genre d’œuvre gagne à ne pas dépasser les 90 minutes. La lourdeur des thèmes, mais aussi du style, font qu’il est difficile de garder la pleine attention longtemps.

W - Un peu plus

Ensuite, la lecture en est particulièrement difficile. Je donne un exemple. Dans l’hôpital où agissent les infirmières, on voit parfois un rideau qui laisse échapper un peu de lumière par le bas. Là, on doit comprendre toute la laideur du monde en opposition à ce qui pourrait être sans toute l’horreur du lieu. Si on ajoute ça à la lenteur du film, on se retrouve avec des moments lors desquels on décroche un peu. 

Malgré ces difficultés, W reste un film à voir, et Eriksson une créatrice que je continuerai à suivre.. 

W est présenté au FNC les 7 et 13 octobre 2022.

Bande-annonce  

Fiche technique

Titre original
W
Durée
101 minutes
Année
2022
Pays
Finlande
Réalisateur
Anna Eriksson
Scénario
Anna Eriksson
Note
7.5 /10

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Fiche technique

Titre original
W
Durée
101 minutes
Année
2022
Pays
Finlande
Réalisateur
Anna Eriksson
Scénario
Anna Eriksson
Note
7.5 /10

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