Les meilleurs du Hot Docs 2022 - une

[Hot Docs] Mes films favoris de l’édition 2022!

Je termine ma couverture de l’édition 2022 du festival Hot Docs qui a réservé une pléthore de documentaires d’auteurs de grande qualité. Des films ouverts sur le monde, je dirais même plus à l’écoute de trajets de vies résilientes et inspirantes que des documentaristes immortalisent dans leurs créations. Le monde n’est pas parfait, nous le savons toutes et tous, et il faut avoir le courage de montrer des plaies restées ouvertes, dans des contrées en guerre et violentées par la bêtise humaine. Mais, il ne faut pas oublier de nous faire rêver en montrant un monde des possibles, avec un filtre de feel good.

Il y avait dans la programmation du Hot Docs, des films légers qui cohabitaient avec des films plus graves. Et j’ai aimé faire ce grand écart : rire devant Once upon a time in Uganda; pleurer devant Angels of Sinar, avoir peur devant Zero Position et être offusqué devant The Wind blows the border qui a reçu le Prix spécial du jury dans la catégorie Long métrage documentaire international.

Tout ceci rappelle l’immense privilège que nous avons dans des pays en paix, dans le confort de notre fauteuil, de voir ces films qui sont inaccessibles à travers le globe à un très grand nombre de personnes dans des pays ou des vies instables.

Parmi les plus de 200 films programmés en compétition et dans les sections parallèles, j’ai pu voir une vingtaine de longs métrages. Voici mon top 7!

8 – Outside (Olha Zhurba) – Ukraine, Danemark, Pays-Bas

Sur la ligne de front de la révolution ukrainienne de 2014, Roma, 11 ans, joue les gros bras, soutient les révoltés, avec son uniforme militaire et sa démarche volontaire. Lui qui est orphelin, désespérément à la recherche de sa mère, trouve chez les insurgés une seconde famille, du moins temporairement. Cette gloire éphémère est glaçante, dès lors que la cinéaste ukrainienne Olha Zhurba le filme au milieu des barricades, jeter des projectiles et jouer avec le feu, avant de prendre de la méthamphétamine. Triste parcours d’un enfant influençable, sans protection, en quête d’identité et de contacts humains, que la vie a prédestiné au pire. La documentariste focalise son regard sur le garçon et met en arrière-plan les évènements. Son sujet n’est pas la révolution, mais bien Roma qui incarne toute une génération de laissés-pour-compte : orphelins, en proie aux crimes et à la drogue, dépourvus de chaleur humaine et d’amour, et surveillés par des caméras de surveillance.

Sur une période de sept ans, la métamorphose a lieu. Roma grandit, va à l’orphelinat puis y sort à sa majorité. Enfant de la rue, il fait les quatre cents coups et se réfugie chez son frère qui sort de prison. La réalisatrice s’accroche à ce personnage fuyant et imprévisible. Leur relation est sur le fil du rasoir et se matérialise par leurs échanges téléphoniques épisodiques, des sonneries sans réponse, des silences, où Roma apparaît de plus en plus marginal et éloigné de la réalité. Mais, heureusement, il a trouvé sur sa route la cinéaste Olha Zhurba qui tente de suivre et de comprendre un être qui lui échappe et qui échappe au monde.

Fiche technique : 

Titre original : Outside
Durée : 79 minutes
Année : 2022
Pays : Ukraine / Danemark / Pays-Bas
Réalisation : Olha Zhurba
Note : 8 /10

7 – The Wind blows the border (Laura Faerman et Marina Weis) – Brésil

Dans le sud du Brésil, une communauté de Guaranis lutte pour sa survie et la reconquête de ses terres non cédées qu’occupent des exploitations agricoles. Les gérants de ces exploitations sont habités par un esprit de rendement et par une haine farouche pour les autochtones qu’ils appellent les « Indiens ». Du côté des Guarani-Kaiow, tribu brésilienne ayant échappé aux tentatives d’assimilation, faire acte de résistance durant le mandat du président Bolsonaro, élu avec un programme anti-autochtone, est particulièrement héroïque. Discriminés, expulsés voire assassinés en toute impunité, l’existence même de ces premiers peuples est menacée dans un pays gouverné par l’extrême droite, protégeant les puissants fermiers et faisant raser les forêts sacrées.

Les deux réalisatrices Laura Faerman et Marina Weis ont réussi un incroyable pari et casting en mettant sur le ring, face à face, les figures emblématiques des deux camps : Alenir Ximendes, militante Guarani-Kaiow, et Luana Ruiz, une impitoyable juriste et exploitante agricole, suppôt du gouvernement en place. D’un côté, la douceur et la beauté d’un monde en péril immortalisé en images, avec beaucoup de poésie et l’énergie des Guarani-Kaiow dans leur combat pour défendre leurs droits. De l’autre, un monde capitaliste sans cœur, agressif et fasciste, filmé avec distance et rigidité. Avec ces deux façons de filmer, les deux cinéastes prennent cinématographiquement position et posent ainsi leur regard d’auteures engagées sur un sujet complexe et délicat.

The Wind Blows the Border fait froid dans le dos et s’ajoute à la liste des films s’insurgeant contre Bolsonaro et sa politique destructrice qui encourage la haine, discrimine les Premiers Peuples et brûle la forêt, notre mémoire, notre patrimoine et notre oxygène.

Fiche Technique : 

Titre anglais : The Wind Blows the Border

Titre original : Vento na Fronteira
Durée : 77 minutes
Année : 2022
Pays : Brésil
Réalisation : Laura Faerman, Marina Weis
Note : 8 /10

6 – Shabu (Shamira Raphaëla) – Pays-Bas

Un musicien de 14 ans profite de son été dans le quartier populaire Peperklip, à Rotterdam aux Pays-Bas. Il se vante de sa gloire imminente et se pavane comme s’il était la vedette d’un clip vidéo, jusqu’à ce qu’il casse la voiture de sa grand-mère. Peut-il transformer ses fanfaronnades en argent et réparer les dégâts?

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Shabu, avec sa copine

En cinéma direct, sans interview, la caméra de la réalisatrice Shamira Raphaëla s’infiltre dans les combines de Shabu, qui gère une relation amoureuse et des petits boulots pour payer les réparations de la voiture. Certes, il est beau parleur et un peu maladroit, cependant il tente du mieux qu’il le peut à se racheter en profitant aussi de la vie. La vente de glaces à l’eau faites maison, la livraison de courses et son travail de manutentionnaire ne rapportent presque rien, et il subit les railleries de sa famille et les plaintes de sa copine. Il décide alors d’organiser une fête, avec entrée payante, où il serait la vedette chantant son titre phare « I am a little boy from Peperklip ».

Shamira Raphaëla a trouvé en Shabu un personnage fabuleux et animé par une joie de vie débordante : un personnage photogénique qu’elle filme dans une tranche de vie, celle de l’adolescence, où tout est encore possible et où tout se transforme continuellement par le biais de ses actes, ses passions changeantes et ses contacts avec les autres. La cinéaste livre un documentaire merveilleusement écrit et réalisé, qui fait sa première Nord-Américaine, et nous renvoie à nos propres souvenirs lorsque nous étions adolescents, pris entre nos rêves, nos amourettes et nos devoirs.

Fiche technique : 

Titre original : Shabu
Durée : 75 minutes
Année : 2022
Pays : Pays-Bas
Réalisation : Shamira Raphaëla
Note : 8,5 /10

5 – Geographies of Solitude (Jacquelyn Mills) – Canada

Geographies of Solitude est une immersion dans les paysages fascinants de l’Île-de-Sable en Nouvelle-Ecosse, et dans la vie de Zoe Lucas, une naturaliste et écologiste qui vit depuis plus de 40 ans sur cette bande de terre isolée.

Le film, qui a remporté le Prix du meilleur long métrage documentaire canadien à Hot Docs, est presque un détournement du « film écolo ». Les expérimentations artistiques de la réalisatrice Jacquelyn Mills cohabitent de manière éloquente avec la parole et les gestes de Zoe Lucas qui collecte, analyse et catalogue depuis des décennies des milliers de déchets humains qui s’échouent dans ce no man’s land. Jacquelyn Mills, artiste démiurge, avec ses casquettes de cinéaste, directrice de la photographie et ingénieure du son livre un époustouflant documentaire sensoriel et organique : une ode à Mère Nature dont elle scrute comme Zoe Lucas les moindres détails.

Les éléments essentiels à la vie sur la terre – l’eau, le sol, l’air, la lumière, la température – y sont personnifiés par un jeu savant d’une création sonore et visuelle : le son musical des fourmis, le bruissement des herbes hautes, le va-et-vient incessant des vagues, les flocons de neige tombant silencieusement, un cheval mort partiellement enseveli par le sable dont la crinière ressemble à l’herbe sauvage, les phoques passant de la mer à la terre… Filmé en pellicule 16mm, format fragile et granuleux, la réalisatrice pousse son geste poétique, d’un monde en transition au cœur d’un cycle de vie et de mort, jusqu’à des expérimentations relevant du cinéma expérimental. Elle récolte des spécimens de la part de Zoe Lucas, tels des détritus marins et des matières organiques, les filme y compris avec un objectif microscopique, puis enterre la pellicule ou l’expose au clair de lune, de façon à recréer de la vie par le truchement des forces de la nature.

Sur ce petit bout de terre inhabité, Jacquelyn Mills nous emmène dans un voyage sensoriel à couper le souffle. Elle a trouvé en Zoe Lucas une infatigable protectrice de l’environnement, une ermite qu’elle filme comme faisant partie intégrante d’un écosystème naturel. Si cet espace pur est fragilisé par la présence humaine, incarnée par les déchets comme autant de signes de notre intrusion et de la responsabilité de nos modes de consommation, nous savons bien que, depuis la nuit des temps, la nature s’adapte aux changements. Elle finira par reprendre ses droits et Geographies of Solitude nous le montre avec génie.

Titre original : Geographies of Solitude
Durée : 103 minutes
Année : 2022
Pays : Canada Réalisation : Jacquelyn Mills
Note : 8,5 /10

4 – Silent Beauty (Jasmin Mara López) – Etats-Unis

Jasmin Mara López livre un récit personnel, une œuvre déchirante et magnifique qui interroge notre rapport au film de famille, à cette mémoire vivante sous un angle d’un traumatisme vécu dans l’enfance. Il est des secrets impossibles à garder pour soi et si difficiles à partager avec son thérapeute, et encore plus avec sa propre famille : l’inceste. Silent Beauty est une œuvre plongée dans la résilience et les souvenirs de la réalisatrice dont l’enfance a été bafouée par les actes d’un proche.

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La cinéaste a imaginé un film thérapie en forme d’enquête. Elle y mêle un passé honteux et refoulé avec un temps présent et engagé où elle interroge les membres de sa famille, y compris son bourreau qui nie tout. Elle utilise les archives familiales Super 8 et vidéo tel un terreau émotionnel et cathartique pour se rappeler de ce qui s’est passé. Le bonheur innocent d’une famille quelconque qui se filme au cours d’anniversaires et de fêtes de Noël porte en réalité une souffrance atroce : des lieux remplis de mauvais souvenirs, des victimes silencieuses que l’on voit à l’écran et surtout un prédateur, le grand-père qui cachait bien son jeu, auteur d’actes pédophiles à cette même époque.

La voix off douce et calme de Jasmin Mara López persiste. Elle ne craque pas, elle veut dévoiler la vérité au grand jour. Elle veut que son bourreau avoue ses crimes afin de faire le deuil de ce passé. Elle s’en sort avec les honneurs en signant une œuvre courageuse et inspirante pour toutes les générations de victimes d’abus sexuels. 

Fiche technique :

Titre original : Silent Beauty
Durée : 86 minutes
Année : 2022
Pays : États-Unis
Réalisation : Jasmin Mara López
Note : 8,5 /10

La critique complète du film est disponible ici.

3 – Zero Position (Louie Palu) – Canada

Est de l’Ukraine, 2016, région du Donbass. Sans filtre, sans voix-off, filmé sur le vif, le Canadien Louie Palu, photographe documentaire et réalisateur, nous emmène sur la frontière poreuse et dangereuse de l’Ukraine avec ses territoires séparatistes. Zero Position est un documentaire d’exception en forme de reportage de guerre, avec des images-chocs qui se mêlent à la peur et l’adrénaline.

Des rescapées de la guerre croisées sur le chemin

Assurément, c’est un fabuleux document d’archives sur ce pays en guerre bien avant l’invasion par les troupes russes en 2022. Mais, c’est bien plus que cela. De check-point en check-point, Louie Palu s’infiltre dans des zones risquées et hasardeuses, s’inquiétant de la sécurité de son équipe, au moment où des bruits de mortier se font entendre et des snipers peuvent les prendre pour cible de l’autre côté de la frontière. Il est l’un des rares témoins étrangers à filmer les villages et les ponts détruits, un monde agonisant et gardé par des soldats sur le qui-vive. La puissance du film est dans ses images inouïes, poétiques, crépusculaires, proche du fantastique, où la peur s’installe dans un hors-champ inconnu et maléfique.

Dans son périple, le cinéaste s’arrête là où il y a encore de la vie : une mine de charbon où l’on descend dans les profondeurs aux côtés des mineurs récoltant le précieux minerai convoité par les Russes; des villages où il enregistre la parole de femmes rescapées vivant dans une zone de non-droit et racontant les massacres qui ont eu lieu contre des civils innocents. Il filme un pays, un peuple et des paysages meurtris qui le sont encore plus aujourd’hui. On est terrorisé, car ce n’est pas la guerre qui est reconstituée, c’est la vraie guerre qui se joue déjà là-bas en Ukraine.

 Fiche technique : 

Titre original : Zero Position
Durée : 85 minutes
Année : 2022
Pays : Canada
Réalisation : Louie Palu
Note : 9 /10

2 – Once upon a time in Uganda (Cathryne Czubek) – Etats-Unis, Ouganda

Voici un documentaire feel good en forme de bromance et de making-of déjanté autour d’un studio de production de films qui a la particularité unique d’être implanté dans un bidonville au Ouganda. 

Alan Hofmanis et Isaac Nabwana en pleine action

On rit souvent. D’abord, parce que la relation amicale et compliquée que la réalisatrice américaine Cathryne Czubek tisse entre un producteur-réalisateur de films sans budget ougandais et un ancien directeur de festival new-yorkais au cœur brisé est restituée avec un brin de moquerie. Lorsque l’Amérique rencontre l’Afrique dans l’industrie du cinéma, cela promet en effet des étincelles et quelques divergences de points de vue. Ensuite, parce qu’on assiste au tournage de films du studio Wakaliwood. Ce sont des séries B réalisées dans une ambiance survoltée avec des cascades, de la violence gratuite, du faux sang et des effets spéciaux tirés par les cheveux. Imaginées dans un deuxième voire troisième degré, influencées par les films d’action des années 70 et 80 – de Chuck Norris à Stallone en passant par Bruce Lee – les productions de Wakaliwood valent le détour et certaines sont devenues culte à travers le monde.

Once upon a time in Uganda repart aux sources du cinéma, à un cinéma comme on n’en fait plus. Un bidonville qui devient la capitale nationale du cinéma, ce n’est pas anodin. C’est le fruit des efforts de tous ces passionnés amateurs qui consacrent leur vie à l’amour du cinéma pour s’envoler loin de leur quotidien. Un film qui donne l’espoir que tout est possible et qui rend hommage à la puissance contagieuse du cinéma, capable d’exister avec trois fois rien. Jusqu’à conquérir l’Amérique.

Fiche technique :

Titre original : Once upon a time in Uganda
Durée : 94 minutes
Année : 2022
Pays : Etats-Unis / Uganda
Réalisation : Cathryne Czubek
Note : 9 /10

La critique complète du film est disponible ici.

1 – Angels of Sinjar (Hanna Polak) – Pologne, Allemagne

Après le génocide perpétré en 2014 par l’État islamique (Daech) au nord de l’Iraq dans la région de Sinjar à l’encontre de leur communauté yézidie, Hanifa et Saeed, survivants des assassinats, kidnappings et bombardements, trouvent sur leur chemin la caméra humaniste de la Polonaise Hanna Polak. 

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Hanifa (à droite) qui retrouve l’une de ses sœurs qu’elle a fait libérer

Saeed a vu presque toute sa famille décimée. La cinéaste a le génie de lui faire raconter son histoire dans le décor où la scène de massacre a eu lieu. Au milieu des décombres, dans sa ville natale de Kocho détruite et abandonnée, des années après, le passé terrifiant refait surface. Hanifa, elle, cherche ses sœurs kidnappées par Daech. Elle en a fait la promesse à son père sur son lit de mort et sacrifie sa vie à les localiser, avant qu’elles ne soient vendues ou éliminées. La réalisatrice parvient par miracle à s’insérer sur plusieurs années dans la vie de Hanifa et à capter des scènes absolument inouïes de retrouvailles inespérées. Assister sur le vif à ces moments intimes où une jeune femme sort de captivité, après avoir été violentée et violée, et retrouve sa famille est un moment unique de cinéma-vérité.

Hanna Polak enregistre le précieux récit des horreurs de la part des survivantes et signe un grand film sur la résilience, le courage, la persévérance et l’amour familial. C’est un film exemplaire, d’une émotion et dramaturgie impressionnantes, qui montre comment des êtres humains blessés parviennent à déplacer des montagnes et dépasser la barbarie de l’extrémisme religieux. Pour sauver leur honneur et leur famille.

Fiche technique : 

Titre original : Angels of Sinjar
Durée : 109 minutes
Année : 2022
Pays : Pologne / Allemagne
Réalisation : Hanna Polak
Note : 9 /10

La critique complète du film est disponible ici.

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