Julie (en 12 chapitres) — L’art de ne rien raconter (en 12 chapitres)

« Il me semble que la vie devrait commencer un jour… »

Julie en 12 chapitre - affiche

Cela n’est pas nouveau, le cinéma scandinave est généralement assez apprécié dans les cercles cinéphiles. Par contre, quand l’on s’arrête à observer quels films scandinaves sont populaires à l’international, il faut bien se rendre compte que la plupart des titres sont danois et suédois. Beaucoup moins connues sont les cinématographies nationales de l’Islande et, surtout, de la Norvège. À vrai dire, Joachim Trier — réalisateur de Julie (en 12 chapitres) — est à peu près le seul réalisateur norvégien ayant réussi à percer en dehors de son pays. Ne connaissant pas le cinéma du Pays des fiords beaucoup mieux que la moyenne, je me disais que le dernier opus de Trier serait l’occasion idéale de commencer mon exploration. D’autant plus que Julie (en 12 chapitres) a été sélectionné en compétition officielle à Cannes, où l’actrice principale, Renate Reinsve, a reçu le Prix d’interprétation féminine. Le long-métrage est aussi en compétition pour plusieurs Oscars et les critiques ont été généralement dithyrambiques. Et pourtant…

Banal

Et pourtant, le film était d’une banalité sans nom, à peine plus marquant qu’une saison du dernier des téléromans. L’intrigue tourne autour de Julie, une jeune trentenaire, remplie de doutes existentiels, qui fréquente les milieux intellectuels d’Oslo et erre en hésitant à prendre les grandes décisions qui vont mener le reste de sa vie. La prémisse est assez peu originale et les questionnements de la protagoniste sont clichés au dernier degré. Elle se questionne sur son choix de carrière et sur son envie de devenir mère, sans oublier, bien entendu, qu’elle se retrouve au centre d’un triangle amoureux qui est tout sauf engageant émotionnellement pour le spectateur. Il est particulier, pour un film rempli de tirades féministes, que les principaux enjeux de la protagoniste se résument à son rapport aux hommes et à son éventuelle maternité. 

Julie en 12 chapitre - Banal

À ce propos, le titre anglais du film est The Worst Person in the World, or on souhaiterait presque que Julie soit une mauvaise personne, car cela pourrait au moins donner à sa personnalité le relief dont elle manque désespérément. Julie ne se définit que par rapport aux autres, elle n’a que peu de vie intérieure et ses pensées ne sont pas expliquées par ses actions, mais bien par une voix off laconique. Notons qu’il s’agit là d’un procédé plutôt anti-cinématographique. La seule caractéristique de Julie est qu’elle doute de la manière dont elle mène sa vie… comme nous tous. Les autres personnages sont tout aussi unidimensionnels. L’amant de Julie est gentil, sans plus. Son père est distant, point. Le couple d’amis chez qui elle reste au début du film sont pantouflards — ils n’aiment pas faire la fête — et seulement pantouflards. 

La seule exception à cette brochette de protagonistes sans envergure est Aksel, le copain de Julie, un bédéiste érudit qui pourfend le politiquement correct avec ses dessins vulgaires. Comme pour s’excuser de son manque de péripéties, le film se conclut sur la mort du bédéiste, frappé d’un cancer foudroyant. Ce revirement de situation, arrivant aux deux tiers du film, semble plus téléphoné qu’autre chose et ne suffit pas à sauver une intrigue profondément fade. 

Pire, le montage rajoute une couche d’ennui en coupant chaque fois qu’une scène commence à être dramatique. Julie et Aksel entendent une violente dispute de leurs amis, mais — ouf! — la scène se termine après trente secondes. Julie écrit un article controversé sur la fellation qui provoque des débats houleux sur internet, mais — ouf! — la séquence se termine avant qu’on ait le détail de ces débats. Julie s’apprête à confronter son père négligeant, mais — ouf! — la scène se termine et on retrouve Askel et Julie blaguant dans un bus sur les problèmes de prostate du père. 

Et techniquement…

Julie en 12 chapitre - techniquement

La forme est aussi peu enthousiasmante que le récit. La direction photo utilise une palette de couleurs basique, limitée au blanc, au noir et à l’orangé, et l’écrasante majorité des scènes se déroulent durant des journées ensoleillées. On évite ainsi soigneusement de donner quelque personnalité que ce soit à l’image, qui est lisse et polie à l’extrême. Au son, la musique n’ajoute pas beaucoup à l’émotion — ou l’absence d’émotion — du film. La voix off ne fait que répéter des informations déjà claires à l’image, ou bien ajoute des détails du récit qui n’apparaissent pas à l’écran, ce qui est, répétons-le, très peu cinématographique. On peut se dire qu’il s’agit là d’un parti pris de Trier, qu’il souhaite proposer une oeuvre déconstruisant, par son minimalisme, les codes du cinéma et du récit linéaire, un peu Chantale Ackermann avec son Jeanne Dielman… Hélas, ce postulat ne peut fonctionner quand on considère que Trier inclut dans sa mise en scène de longues scènes contenant moult effets visuels, ce qui jure avec l’idée que le film serait une proposition volontairement anti-cinématographique. D’ailleurs, les scènes d’effets spéciaux sont d’un kitsch consommé, le spectateur aura, entre autres, le plaisir de voir un chat animé perdre son rectum. Il faut croire que quand rien ne fonctionne pour susciter l’émotion, il faut bien se résoudre à faire de l’humour premier degré.

Ainsi,  The Worst Person in the World n’est pas assez cinématographique pour être le grand film qu’il prétend être. Son style est plus télévisuel, mais son minimalisme n’est pas assez assumé pour proposer une véritable expérience formelle. Cela dit, je doute que les spectateurs s’en souviendront comme d’un visionnement désagréable. Il y a bien des chances qu’ils ne se souviennent pas du tout de la séance. 

Bande-annonce

Fiche technique

Titre original
Verdens verste menneske
Durée
127 minutes
Année
2021
Pays
Norvège / France / Suède / Danemark
Réalisateur
Joachim Trier
Scénario
Joachim Trier et Eskil Vogt
Note
4 /10

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Fiche technique

Titre original
Verdens verste menneske
Durée
127 minutes
Année
2021
Pays
Norvège / France / Suède / Danemark
Réalisateur
Joachim Trier
Scénario
Joachim Trier et Eskil Vogt
Note
4 /10

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