Zo reken

[RIDM] Zo reken – Balade dans les rues meurtries de Port-au-Prince

« Les jeunes, chaque jour, se lèvent et reçoivent des balles. Chaque jour, ils se lèvent et se tiennent sur les barricades. »

Zo Reken - affiche

Retour sur les Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal (RIDM) qui viennent de s’achever en récompensant, dans la compétition nationale Longs métrages, le formidable film du cinéaste montréalais Emanuel Licha, Zo reken. Le jury des RIDM l’a couronné « pour ses souffles poétiques et son dispositif filmique fertile qui, avec la complicité de l’équipe, mettent en lumière la tension entre les personnages et la réalité qui les entoure. Ce procédé rappelle que notre existence sera toujours politique. »

Après sa sélection au Vancouver International Film Festival, après le prix de la Vague du Meilleur moyen ou long métrage documentaire au Festival international du cinéma francophone en Acadie et le prix du Meilleur long métrage documentaire canadien au festival Hot Docs, zo reken semble avoir trouvé une reconnaissance méritée auprès des professionnels canadiens. On ne peut que lui souhaiter de poursuivre sa carrière dans les festivals à l’étranger, assortie de succès et de sorties dans les salles de cinéma!

Zo reken (« os de requin ») est le surnom donné en Haïti au Toyota Land Cruiser, véhicule tout-terrain puissant, très prisé des organisations humanitaires internationales omniprésentes dans le pays depuis le séisme de 2010. Dix ans plus tard, dans un pays en ébullition et plus bloqué que jamais, un zo reken est détourné de son usage habituel pour devenir un espace mobile de rencontres et de discussion avec des Haïtiens et des Haïtiennes. On parle de l’état du pays, de néocolonialisme et d’aide humanitaire, et la colère monte : contre le président en place qui a perdu la confiance de la population, contre les promesses d’aide non tenues de la communauté internationale, et contre la violence que subissent les plus vulnérables.

Voiture caméra 

S’ouvrant sur une performance des Troubadours Boulpik qui perpétuent la tradition haïtienne des troubadours et musiciens de rue, zo reken embarque tout au long du film des habitants de Port-au-Prince qui incarnent chacun à sa manière une forme de résistance contre un pays en dérive et en souffrance. 

Zo Reken - Voiture caméra
Pascal Antoine

Le documentariste et plasticien Emanuel Licha a créé un film hybride, à la croisée entre cinéma direct, procédé fictionnel et création visuelle poétique. Il s’est entouré pour cela du Haïtien Pascal Antoine, vidéaste reporter, à qui il confie le rôle du chauffeur interviewer d’un zo reken qu’il transforme en une expérience sociologique. Le film rappelle Taxi Téhéran de Jafar Panahi qui avait réalisé en 2015 un huis clos dans un taxi alors qu’il est assigné à résidence par les autorités iraniennes. 

Emanuel Licha, ou plutôt son double Pascal Antoine, invite dans un 4×4 le réel de Port-au-Prince. Défilent, dans l’habitacle, des habitants plus ou moins engagés qui témoignent de leur ressenti et de leurs frustrations dans un pays blessé par des décennies d’instabilités politiques (le dernier président d’Haïti a été assassiné il y a quelques mois en juillet 2021), de corruption, de dictature et de catastrophes naturelles. En arrière-plan, à travers les vitres du véhicule, les paysages urbains apparaissent souvent chaotiques et donnent une ambiance proche de l’apocalypse. Le terrible séisme de 2010 est encore bien visible dans les rues et a laissé des plaies ouvertes dans les consciences, aggravées par la mauvaise gestion politique qui a conduit à créer des conflits durables avec la population. 

La voiture se déplace avec difficultés, au gré des barricades et des jets de pierre. Aux yeux des Haïtiens, le zo reken représente en effet le pouvoir, et plus particulièrement l’échec des ONG qui se sont amassées dans ce pays après le séisme qui a fait 230 000 morts et 300 000 blessés. 

Zo reken - Voiture caméra - La voiture se déplace avec difficulté

Un des rescapés raconte :  

« À un certain moment, on croyait à l’aide des ONG. Mais après le tremblement de terre, elles ont vu la population différemment, et les gens ont vu les ONG d’un autre regard aussi. Maintenant, ils ne leur font plus confiance. Ils ont compris que les ONG fonctionnent comme des industries, en dépit de la misère du pays. Elles font passer tout l’argent dans le salaire des employés, les services, elles achètent de grosses voitures ».

Si le mauvais sort s’abat sur ce petit bout d’île, il faut rappeler que non loin de là, de l’autre côté de la frontière, s’étendent la République dominicaine et son paradis terrestre façonné par la mondialisation et les tours opérateurs qui envoient chaque année des dizaines de milliers de touristes se pavaner sur le sable fin. Paradoxe cruel.

Quand le film bascule…

Au milieu du film, le chauffeur prend en charge le transfert d’un patient d’un hôpital vers un autre. Il est mal en point après avoir été battu sévèrement lors d’une manifestation. À ce moment-là, le documentaire s’engage socialement dans le réel, met les mains dans le cambouis pour ainsi dire en tentant de secourir, avec les moyens de production du film, cet habitant en grande détresse. Filmé de l’intérieur de la voiture, cet évènement devient rapidement une puissante source dramaturgique, car le véhicule est rapidement stoppé par une barricade et la police surgit pour leur venir en aide. Un peu plus loin, c’est une scène de guerre civile, avec des échanges de tirs, qui attend l’ambulance improvisée. Ce basculement tout autant soudain que fou dans une réalité troublante s’apparente presque à un geste fictionnel avec une mise en scène orchestrée. Mais il n’en est rien : la réalité dépasse juste la fiction. Nous avons peur. La voiture qui nous paraissait jusqu’ici un espace sécurisé ne l’est plus. Heureusement, le chauffeur bifurque et le calme revient comme par enchantement dans une rue adjacente.

Zo reken - Quand le film bascule

Par la suite, une femme militante entre dans la voiture. Vitre ouverte, elle échange et interroge des badauds, témoins d’un massacre où des jeunes ont été tués. Elle s’offusque que la presse n’en parle pas. Elle fait son enquête et la voiture devient encore plus le point de convergence de la contestation, voire une cellule psychologique : espace de confiance et de dialogue social qui doit manquer cruellement dans un Port-au-Prince meurtri et détruit. 

Dans une autre scène, la porte arrière du véhicule s’ouvre et un rassemblement spontané a lieu au cours duquel les habitants se lâchent. « Le président a dit : “Prenez la mer pour améliorer votre sort”. Dans n’importe quel pays, le président aurait démissionné après cette déclaration. »

Dans la dernière demi-heure, de nuit, toujours dans l’habitable du zo reken, la création visuelle prend le dessus en embarquant le spectateur dans une ambiance proche du fantastique. Un long travelling dans les rues vides et abandonnées, des voitures et motos fantomatiques dont les phares découpent les décors comme des éclairages dans un film expressionniste, le réalisateur Emanuel Licha, avec un superbe sens du cadrage et du montage, dresse un état des lieux inquiétant de Port-au-Prince : une ville qui s’est métamorphosée et a basculé dans une autre dimension.

Bande-annonce

Fiche technique

Titre original
Zo reken
Durée
86 minutes
Année
2021
Pays
Canada
Réalisateur
Emanuel Licha
Scénario
Emanuel Licha
Note
9 /10

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Fiche technique

Titre original
Zo reken
Durée
86 minutes
Année
2021
Pays
Canada
Réalisateur
Emanuel Licha
Scénario
Emanuel Licha
Note
9 /10

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