Materna – De filles et de mères

« My father chose another family, my mother chose God. […] How am I supposed to walk in the world when the two people who were supposed to love me choose something else? »
[Mon père a choisi une autre famille, ma mère a choisi Dieu. […] Comment diable suis-je censée marcher dans le monde quand les deux personnes censées m’aimer choisissent autre chose?] 

Materna - affiche 1Un incident dans le métro new-yorkais ébranle la vie de quatre femmes qui ne se connaissent pas, mais qui se trouvent dans la même rame au moment où un homme troublé commence à provoquer les passagères et finit par sortir une arme… Dans ce premier long-métrage du réalisateur russo-américain et New-yorkais de naissance, David Gutnik, on glisse dans les coulisses de l’anonymat de quatre habitantes de la métropole américaine. 

Materna étant divisé en quatre parties indépendantes les unes des autres, le film nous permet de faire la connaissance de ces femmes – de savoir comment et avec qui elles vivent, d’avoir un aperçu de ce qui les déprime et préoccupe. Séparées par leur race, leur culture, leur position politique, leur religion et leur statut social, Jean, Mona, Ruth et Perizad partagent pourtant les mêmes soucis : un rapport mère-fille/enfant troublé, des questions de l’identité et un besoin ambigu de proximité. 

L’anonymat de la vie urbaine

À quel point connaissons-nous les gens qui nous entourent? Sommes-nous à l’écoute de l’autre ou préférons-nous nous protéger de l’autre et de ses problèmes en nous cachant derrière nos écouteurs et en augmentant le son de la musique? Des discussions autour de ces questions avec des amis et avec ses deux coscénaristes et actrices dans le film, Assol Abdullina et Jade Eshete, ont donné naissance à Materna qui est imprégné de l’expérience autobiographique de son équipe. Gutnik explique ceci à propos de la genèse du film : 

« We share the same subway cars, pass the same faces at our coffee shops. But do we ever come close to understanding how our neighbors think or feel? City life has always been about the curiosity provoked by the stranger on the street or subway platform — who is this person and what is their life? What do they do? Who do they love? Materna was born of questions like these. » (Gutnik 2020) [On partage les mêmes rames de métro, on rencontre les mêmes visages dans nos cafés. Mais sommes-nous jamais capables de comprendre comment nos voisins se sentent et ce qu’ils pensent? La vie urbaine a toujours comporté cette curiosité provoquée par l’étranger dans la rue ou sur la rame du métro – qui est cette personne et comment vit-elle? Que font-ils? Qui aiment-ils? Materna est né de telles questions.]

La complexité de la vie 

Pour le dire tout de suite : Gutnik réussit – à mon humble avis – admirablement bien à répondre à ces questions. Il présente la vie de quatre femmes, sans donner l’impression d’avoir tout dit. Au contraire, les portraits intimes font comprendre le caractère complexe de toute vie. Les gros plans centrés sur le visage ou sur une partie mettent en évidence l’approche psychologique du réalisateur, et le caractère flou du reste de l’image souligne à merveille à quel point l’identité d’une personne n’est jamais définie et reste énigmatique. En ce sens, les deux affiches choisies pour ce film sont excellentes : les deux présentent une tête composée des quatre femmes, la première montre une mosaïque multicolore, la seconde met l’accent sur les parties inconnues en nous ou dans l’autre en laissant beaucoup d’espace blanc — ou faudrait-il plutôt dire : libre/vide?  

Materna - La complexité de la vie

La métaphore de la mosaïque domine la structure du film. Enfant de la postmodernité, Gutnik renonce au narrateur omniscient, mais mise sur une narration personnelle extrême à travers plusieurs perspectives. Ainsi, l’événement traumatique dans le métro n’est jamais montré en intégralité. Nous ne savons que ce que les femmes voient ou plutôt : choisissent de voir. Si l’une des femmes est prête à parler à l’agresseur, l’autre l’ignore ostensiblement en fermant ses yeux et en augmentant le son de sa musique – autre clin d’œil au film de l’affiche très réussie. Mais puisqu’il n’existe pas de vérité préétablie, comment s’y rapprocher sans écouter les témoignages des différentes personnes impliquées?  

Les témoins

Différentes selon leur appartenance raciale, culturelle, religieuse et sociale, Jean, Mona, Ruth et Perizad, toutes entre 20 et 40 ans, sont liées par les mêmes batailles personnelles. 

Jean 

Jean (Kate Lyn Sheil), 35 ans, vit seule et confinée dans un appartement spacieux dont l’aménagement souligne son aspect anonyme et ultra-moderne. Si son dernier projet artistique, un projet de réalité virtuelle, semble être une expérience sensuelle avec un mystérieux autrui invisible, le seul vrai contact au monde extérieur se réduit aux appels téléphoniques de sa mère, inquiète de sa fille célibataire et sans enfant, et des livraisons de ses achats en ligne. Jean semble tout régir depuis ses quatre murs, même son avortement : qui a besoin de médecins si on peut faire venir l’appareil à ultrasons chez soi ainsi que la pilule abortive? La musique de jazz en arrière-plan met en évidence la supposée normalité de la situation. Après avoir enduré l’avortement, Jean quitte son appartement et emprunte le métro. Les escaliers qu’elle descend sur le chemin illustrent subtilement l’état d’âme perturbé de ce personnage. Où va-t-elle? Chez sa mère? 

Mona

Si la mère de Jean cherche le contact avec sa fille, celle de Mona (Jade Eshete), jeune actrice sans beaucoup de succès, refuse de la voir, elle qui a quitté la communauté des témoins de Jehova. Dès lors, la communication mère-fille se réduit à de brefs textos. Mona est traumatisée, ce qui influence son jeu, sa capacité d’entrer pleinement dans la peau de son rôle – une fille… Sa coach lui fait comprendre qu’il lui faut résoudre le conflit avec sa propre mère : « At this point you’ve overcome real pain, but overcoming and dealing is not the same thing. » [À ce point, tu as surmonté une douleur réelle, mais surmonter et gérer n’est pas la même chose.] Incapable de parler à sa mère, elle met en scène une altercation possible avec cette dernière par le biais de son entraîneuse – et se sent libérée… Son sourire dans le métro, plus tard, marque son triomphe sur celle qui l’a abandonnée tout comme son père.  

Materna - Mona
Ruth et Mona irritées par l’agresseur dans le métro

Ruth

Normalement, Ruth (Lindsay Burdge) ne prend pas le métro, mais le taxi pour parcourir le Big Apple. Or, ce jour, un dissentiment grave avec son frère, venu pour le dîner, fait vaciller certains de ses fondements – et de ces habitudes. Suspendu de l’école pour des énoncés homophobes et racistes, son fils Jared provoque la dispute des adultes : la position conservatrice de la famille se heurte aux idées libérales du frère impliqué dans le mouvement Black Lives Matter. Aura-t-elle vraiment échoué comme mère?

Perizad

Le dernier portrait est consacré à Perizad (Assol Abdullina) qu’on accompagne lors de sa visite dans sa patrie, le Kirghizstan. La raison : le suicide de son oncle aimé n’ayant pas eu la chance, comme elle, de fuir l’étroitesse d’un pays sans perspectives pour les États-Unis. Ici, aussi, on rencontre un rapport mère-fille conflictuel, une mère qui selon sa fille ne se serait occupée que de son business plutôt que de veiller à son frère déprimé : « Go back to your America! – If I had stayed I would have hung myself, too. » [ – Rentre à tes États-Unis! – Si j’étais restée, je me serais pendue, moi aussi.] Suit ensuite l’une des plus belles scènes dans un film qui en offre plusieurs : Perizad, en plan rapproché, qui se pelotonne, en deuil, contre l’arbre sous lequel son oncle a été trouvé mort, manière pour l’actrice et coscénariste Assol Abdullina de « dire adieu » à son propre oncle décédé : « I never told my uncle how much I loved him, so this film is that. Me saying “goodbye, I miss you” to my uncle, to my mother and grandmother, and to my country. [Je n’ai jamais dit à mon oncle combien je l’aimais, le film est donc ça. Moi qui dis “adieu, vous me manquez” à mon oncle, à ma mère et grand-mère, et à mon pays.]

Materna – le regard maternel du réalisateur  

Ces quatre femmes, aussi différentes soient-elles, composent la mosaïque de la métropole américaine qui, ici, est loin d’être un melting pot. Ici, les différences persistent, et l’anonymat urbain fait que les protagonistes du film restent des entités isolées les unes des autres. La télécommunication moderne les relie à leurs quelques proches sans toutefois permettre une véritable intimité, intimité qui fait également défaut à leurs appartements impersonnels. Dans cette perspective, le titre du film semble d’autant plus étonnant et ironique : si « materna » vient du latin « maternus » (maternel) et veut plus ou moins dire « la maternelle », le film ne présente pas tout à fait ce que j’associerais au « maternel », à savoir le chaleureux, l’intime, l’authentique. En effet, ce qui résume toutes ces caractéristiques, c’est le regard mutuel du réalisateur et de ses scénaristes. Ainsi, Materna peut être interprété comme un film prônant l’importance de l’écoute mutuelle, du care, concept dont la pertinence est devenue d’autant plus actuelle dans la pandémie : 

« As an artist, I want to make work that helps people to connect with the other, with the stranger. As somebody who just made a movie about this very struggle to connect, I worry. Social distancing is a current necessity, but what are the long-term repercussions of combating a virus that encourages us to see the stranger as a monster who can kill you […]. » (Gutnik 2020) [En tant qu’artiste, je veux créer des œuvres qui aident les gens à entrer en contact avec l’autre, avec l’étranger. Venant moi-même de tourner un film autour de cette même lutte de connexion, je suis inquiet. La distanciation sociale est une nécessité actuelle, mais quelles seront les répercussions à long terme de lutter contre un virus qui nous encourage à voir en l’autre un monstre qui peut nous tuer […].]

Une perle!

Somme toute, Materna est une perle du cinéma actuel, autant par sa posture psychologique réfléchie, par sa réalisation technique brillante que par le jeu convaincant de ses actrices. À voir absolument!  

Note : 10/10 

Bande-annonce

Fiche technique : 

Titre original : Materna
Durée : 105 minutes
Année : 2020
Pays : États-Unis
Réalisateur : David Gutnik
Scénario : Assol Abdulina, Jade Eshete et David Gutnik

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

© 2021 Le petit septième