« Vous venez ici pour vivre. Vous ne venez pas ici pour mourir. »

Some Kind of Heaven - AfficheDu haut de ses 25 ans, Lance Oppenheim, né en Floride, a tout de l’artiste émergent talentueux. Alors étudiant, il a été repéré par le New-York Times via sa section Op-Docs qui récompense des courts métrages documentaires indépendants. Son précèdent film, The Happiest Guy in the World a ainsi été présenté en 2018 au Festival du Film de Tribeca à New-York. Fort de ce succès, il a pu se lancer dans la réalisation d’un premier long métrage documentaire grâce à l’appui à la production du réalisateur Darren Aronofsky et du New York Times. Ce soutien prestigieux a sans doute favorisé le démarrage d’une carrière où il y a beaucoup de prétendants et peu d’élus…

Avec Some Kind Of Heaven, le jeune Lance Oppenheim s’introduit dans The Villages, en Floride, la plus grande communauté de retraités au monde. Un exploit ? Peut-être, quand on sait que cette résidence fermée pour retraités de plus de 55 ans n’accepte pas les enfants plus de trois semaines !

Usine à rêves

Le film démarre sur un ton sarcastique, telle une carte postale qui présente un œil critique sur une institution communautaire dont on pressent dès les premières secondes les limites. Une sénior dirige une chorégraphie de voiturettes de golf qui forment un grand cercle et tournent en rond comme dans une parade militaire orchestrée au millimètre près. Mais l’octogénaire n’a pas beaucoup d’humour. 

« L’allure est bonne. Vous respectez bien les distances. Ted, recule un peu. Reviens vers Cindy, Ted. Ted ! ».

Un spectacle est-il en préparation ? Le film ne le dira pas, mais dans cette communauté, où la voiturette de golf est le principal moyen de locomotion, il faut savoir conduire avec style pour faire partir du clan. Le ton est donc lancé. On s’attend, ou plutôt on se délecte de voir une caméra baladeuse, à la Frederick Wiseman, dans les méandres de cette institution tentaculaire et mercantile qui est passée de 8 000 résidents en 2000 à plus de 66 000 en 2017. En surface, le fonctionnement a tout pour plaire :

Some Kind of Heaven - Usine à rêves

« Tout ici est si positif… Il n’y a pas de taudis. Il n’y a pas de violence et de morts. Il n’y a pas de meurtres. » 

Le paradis donc ? Ce lieu a été bâti sur le modèle du parc d’attractions Disneyland. Peuplé de bâtiments en carton-pâte, créant une atmosphère féérique et une histoire imaginaire, The Villages est une usine à rêves : les derniers rêves pour ainsi dire pour la classe de nantis qui y habite. Dans le pays de Wiseman, on a envie de voir la face cachée de ce monde inventé de toutes pièces, on a envie de découvrir qui tire les ficelles de ce Las Vegas pour séniors faisant écho au rêve américain et à l’histoire d’Hollywood. Car il s’agit avant tout de se divertir et fuir la réalité. On se prépare donc à un film où on accompagnerait le réalisateur dans les réunions des organes de décisions de The Villages entre la gestion immobilière, l’accueil des nouveaux arrivants et la programmation des divertissements, sans oublier la maintenance des terrains de golfs (qui est l’activité principale des résidents) et l’organisation des spectacles fabriqués sur mesure pour assouvir les désirs primaires de séniors désirant vivre leur dernier souffle au volant d’une voiturette de golf dernier cri.

Drôles de portraits 

Au lieu de cela, le film prend vite une allure différente, un peu déroutante. Oppenheim propose une série de portraits de résidents pas tout à fait comme les autres : un couple qui bat de l’aile dont l’homme, excentrique, consomme de la drogue à plus de 80 ans et a de sérieux ennuis avec la justice ; une veuve triste, à la recherche du prince charmant, qui ne roule pas sur l’or et se présente comme être la seule à encore travailler dans la communauté ; un gigolo qui vit dans son van rêvant de se faire entretenir par « une charmante femme fortunée qui prend soin d’elle, avec qui je n’aurais pas honte d’être vu dans la rue ». 

Ces personnages, déviants, fragilisent la forteresse The Villages et l’image qu’elle souhaite véhiculer, celle de la sérénité et du confort. Les réalités humaines – la vanité, la mort, le désespoir, la cupidité – rattrapent donc cette communauté qui prétendait les chasser afin de construire une version idéalisée de la vie terrestre. 

Some Kind of Heaven - Drôle de portraits - Dennis
Dennis

Le passage d’un personnage à un autre paraît parfois téléphoné, cependant le réalisateur est resté suffisamment sur place pour constituer une matière intéressante à monter et à scénariser. Le développement dramaturgique de ces tranches de vie est relativement solide, la caméra s’efface et s’insère dans l’intimité des personnages pour mieux y scruter un soupçon de vie et de dérision dans cet océan d’artifices. 

Il y a aussi de nombreuses scènes coquettes et drôles qui donnent à Some Kind Of Heaven un côté grinçant qui rappelle les belles heures de l’émission documentaire franco-belge Strip-tease.

Il faut voir l’octogénaire, dissident, se rebeller au cours de son procès pour détention de stupéfiants : « Je ne vais quand même pas avoir d’ennui pour 5 dollars de cocaïne ». Il faut voir la veuve tomber sous le charme du vendeur de voiturette de golf. Il faut voir également le pauvre gigolo sortir de son van, se brosser les dents et mettre de la crème auto-bronzante sur ses jambes avant de repérer des dames autour de la piscine. Some Kind Of Heaven est assurément drôle et cela est plutôt le bienvenu.

Valeurs passéistes 

Le rêve américain n’aura pas lieu pour les personnages du film. Le réalisateur tient heureusement à distance toute tentative de happy end. Ce monde construit de toutes pièces n’est pas pour tous les mortels et n’apporte pas nécessairement que du bonheur. Il crée ses révoltés, ses déboires amoureux, ses désespérés, ses rejetons, et c’est le moteur même de cette machine à rêves qui toussote un peu avec le projet du réalisateur qui parvient à démythifier le lieu. 

Some Kind of Heaven - Valeurs passéistes

Néanmoins, on aurait aimé qu’il sorte davantage du côté anecdotique pour s’attaquer de front à ce modèle de communauté qui véhicule surtout des valeurs conservatrices, individualistes et consuméristes, loin de toute inclusion sociale. Il est utile en ce sens de rappeler les statistiques de The Villages : ses résidents sont blancs presque en totalité, très fortunés et constituent un bastion conservateur. Doté d’un regard davantage politique et social sur cette communauté contestable dans son fonctionnement et dans la représentation de la société américaine, le réalisateur aurait pu faire un film coup de poing, en somme un grand film.

Note : 7 /10

Bande-annonce

Fiche technique :

Titre original : Some Kind of Heaven
Durée : 81 minutes
Année : 2020
Pays : Etats-Unis
Réalisateur : Lance Oppenheim
Scénario : Lance Oppenheim

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