Pas d’or pour Kalsaka – Pour une poignée de dollars

« Depuis que la société minière nous a pris la colline, quand on fait les sacrifices, ça ne marche plus. Le lieu sacré est totalement détruit. »

Kalsaka - afficheCiné Vert fait partie de ces festivals qui réussissent à converger découvertes cinématographiques et engagement citoyen. Il met à l’honneur cinq films documentaires sur l’environnement et propose des discussions à l’issue des projections en ligne. Fruit d’un partenariat avec Tënk, la merveilleuse plateforme qui promeut le documentaire de création, les films programmés y sont visibles gratuitement. Pourquoi s’en priver? 

Le documentaire Pas d’or pour Kalsaka est à ne pas manquer. Dans les années 2000, le Burkina Faso lance l’exploitation de ses gisements d’or. L’État signe alors des contrats avec des sociétés minières internationales. La première mine d’or à ciel ouvert démarre son activité à Kalsaka en 2006. Cependant, ce qui s’annonçait comme une opportunité de développement se révélera un désastre environnemental sans compensation pour la population d’agriculteurs du village. Après le fiasco, le réalisateur burkinabé Michel K. Zongo enquête sur les lieux meurtris, à la rencontre des habitants encore sous le choc.

Bandits, bandits

Michel K Zongo real
Michel K Zongo

Pas d’or pour Kalsaka s’ajoute à la liste des films africains récents qui brillent par leur engagement politique en suivant les combats et pérégrinations d’habitants qui demandent réparation devant l’inaction des pouvoirs en place. Le film rappelle le superbe documentaire franco-congolais En route vers le milliard de Dieudo Hamadi qui était programmé il y a quelques semaines aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal. Est mis à l’honneur un combat collectif – perdu d’avance – face à un pouvoir qui apparait corrompu et dont les mains des politiciens sont liées soit par le désir de cupidité, les guerres récentes et l’insuffisance des deniers publics qui justifieraient alors le manque d’empathie envers leurs protégés en détresse. 

Il n’y a pas pour autant de manichéisme primaire dans Pas d’or pour Kalsaka. Si le film invite à la rencontre des villageois, de leur souffrance et de leur colère grâce au travail sensible du réalisateur Michel K. Zongo qui tient aussi la caméra, il exacerbe surtout le hiatus immense qui subsiste entre les castes dirigeantes et les classes populaires et paysannes dans un pays en voie de développement. L’entreprise minière britannique s’est installée dans cette contrée du Burkina Faso pour y exploiter le précieux minerai. Ce contrat a été juteux pour l’État burkinabé qui a empoché l’argent sans en redistribuer aux villageois qui ont perdu leur travail à la mine, leurs terres fertiles et leur colline sacrée, et ont récolté en plus des eaux polluées qu’ils continuent néanmoins à boire.

Western et bonimenteur

Au lieu du manichéisme, le réalisateur choisit la puissance du sarcasme et de l’imaginaire pour renforcer les récits et commentaires des villageois et pour mieux décrédibiliser les bonnes intentions des pilleurs – pollueurs : ces grands groupes d’exploitation de ressources naturelles qui fleurissent dans le monde et qui avancent masqués après avoir été reçus à bras ouverts par les forces politiques locales.

No-Gold-for-Kalsaka-Western et bonimenteurUn crieur public installé sur un rond-point de la route principale du village s’adresse face à la caméra et tourne en dérision la situation pour le moins rocambolesque, qu’après 18 tonnes d’or extrait officiellement, la société exploitatrice est partie en toute impunité en abandonnant les travailleurs du village à leur triste sort dans un décor postapocalyptique. Fable moraliste peut-être ? A coup sûr, le mythe de Faust traverse le film en pointant du doigt la responsabilité des politiciens d’avoir contracté un pacte avec le Diable afin d’attirer les dollars en échange de la vie de leurs malheureux congénères. 

Lorsque trois cowboys sur leurs chevaux au galop font leur entrée dans le village, l’enquête menée par le réalisateur est portée par un souffle narratif : un mélange entre dérision et clin d’œil amusant au western. Les trois compères rôdent et Michel K. Zongo pousse ce jeu de miroir presque à son paroxysme avec un thème musical et un décor de western avec son allée centrale en terre bordée par des maisons et commerces. Convoquant la fiction dans le réel et utilisant adroitement un poncif du genre, le réalisateur laisse les cowboys quitter les lieux avec le butin volé. A la tombée de la nuit, ils s’éloignent dans un plan large et s’envolent alors dans une figure allégorique tous les rêves des habitants de pouvoir améliorer leur existence. 

Toucher l’interdit

Du côté du travail d’investigation qui reste l’élément central de Pas d’or pour Kalsaka, le film s’essouffle parfois avec un montage répétitif et statique. Certaines scènes sont découpées en parties et ces parties disséminées dans le film. Si ce type de montage, de facture académique, sert le discours du film et clarifie le point de vue du cinéaste, il donne un effet sclérosant à la mise en scène avec l’impression de revoir plusieurs fois la même scène.

Heureusement, ces ficelles malheureuses de montage sont balayées quand le cinéaste décide d’aller sur le terrain pour constater avec sa caméra ce que ses protagonistes avancent au sujet du désastre écologique. Il se fait accompagner par un guide et le film prend à ce moment-là une force dramaturgique intéressante. L’entrée du site est interdite aux caméras. Le guide l’avertit qu’il faut demander une autorisation à la direction de la mine à Ouagadougou. Qu’est-ce qui est caché ? Le guide montre du doigt les diverses infrastructures de la mine comme si c’était une installation nucléaire sauvage. Le réalisateur joue habilement avec la pulsion de voir, ce principe fondamental sur lequel repose le cinéma.

Quand il parvient finalement à entrer dans le secteur de la mine, franchissant les barrières de l’interdit, découvrant le paysage meurtri de la colline sacrée percée de trous gigantesques et immondes, enregistrant les témoignages d’habitants, anciens miniers exploités et complices de fait de la catastrophe, Pas d’or pour Kalsaka conquit par son regard acerbe de la situation et par le sentiment de révolte qu’il fait naître contre cette forme de colonialisme qui perdure au 21ème siècle orchestrée par les multinationales. Au bord d’un cours d’eau, les femmes s’obstinent à la pratique de l’orpaillage sur les bouts de terre décrépits et laissés à l’abandon par la société minière. La ruée vers l’or est néanmoins terminée, le minerai a disparu et leurs gestes répétitifs montrent tout le désespoir de ces familles qui cherchent un peu de réconfort dans l’espoir.

L’eau qui coule à Kalsaka est encore trouble après l’arrêt de la mine : une couleur ocre et suspicieuse après l’utilisation de produits chimiques en tout genre et d’explosifs. Pourtant, des analyses d’eau sont effectuées régulièrement. Cependant, les résultats n’ont jamais été divulgués aux autorités locales et aux villageois dont la plupart continue à consommer l’eau. Le réalisateur, en bon samaritain, en citoyen responsable, ne quittera pas le village avant d’avoir fait appel à un laboratoire afin de faire réaliser des prélèvements. Les résultats, prévisibles, annoncés à la fin sont glaçants. Preuve que le cinéma peut changer (un peu) le monde ?

Note : 8 /10

Le film est disponible en ligne sur Tënk.ca du 26 janvier à 19h au 29 janvier, 23h59.
Discussion le 28 janvier à 19h30, sur le FB de Ciné Vert

Bande-annonce

Fiche technique :

Titre original : Pas d’or pour Kalsaka
Durée : 80 minutes
Année : 2019
Pays : Burkina Faso, Allemagne
Réalisateur : Michel K. Zongo
Scénario : Michel K. Zongo

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