« Papa docteur, viens vite m’aider.
Ne t’inquiète pas Mama. Tes jambes vont repousser. Les jambes, c’est comme les dents. Si on les arrache, elles repoussent. »

en-route-pour-le-milliard-afficheLe Petit Septième couvre en ce moment les Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal (RIDM) qui se tiennent en ligne jusqu’au 2 décembre. Dans la section « Contester le pouvoir », les RIDM proposent une audacieuse sélection qui donnent un éclairage salvateur à des films engagés sur le plan politique et social, à des sujets épineux où des hommes et des femmes affirment leurs droits quand ils sont bafoués et se battent avec des mots ou une caméra pour renverser les injustices. Le vent souffle aux RIDM : un vent contestataire, un vent libertaire, qui donne de l’espoir en ces temps maussades et instables. 

Dans cette section, le documentaire franco-congolais En route pour le milliard de Dieudo Hamadi est présenté aux RIDM. Pour la petite histoire, c’était l’un des trois documentaires programmés au Festival de Cannes 2020 qui marquait aussi la première sélection officielle de la République démocratique du Congo au prestigieux festival. 

En 2000, la ville de Kisangani, en RDC, fut le théâtre d’affrontements entre deux groupes rebelles congolais alliés à l’Ouganda et au Rwanda. Depuis, l’« Association des Victimes de la Guerre des Six Jours » lutte pour la reconnaissance de ce conflit et demande réparation pour les préjudices subis. Lassés par des années de lutte infructueuse, les membres de l’Association ont décidé de prendre leur destin en main : après un long voyage sur le fleuve Congo, ils iront faire entendre leurs voix à Kinshasa, où siègent les institutions du pays.

Filmer le handicap 

En route pour le milliard - Filmer le handicapEn route pour le milliard impressionne de bout en bout. Le réalisateur documentariste Dieudo Hamadi introduit sa caméra dans un collectif de survivants de la guerre. Tous ont en commun d’être des victimes du conflit et transportent de manière irréversible les séquelles physiques et psychologiques de ce désastre humain. Prothèses et béquilles sont les outils indispensables pour ces rescapés dont certains ont perdu bras et/ou jambes notamment en raison de l’action néfaste des mines antipersonnelles. Heureusement, le réalisateur ne porte pas un regard misérabiliste sur cette situation quand des reportages télévisuels peu scrupuleux auraient ajouté, par exemple, une musique larmoyante sur ces personnes qui déambulent avec difficulté, qui doivent faire réparer leurs prothèses auprès de l’orthopédiste du village, ou qui tentent par tous les moyens de faire valoir leur droit.

En filmant le handicap, Dieudo Hamadi y trouve un terrain favorable pour développer dans un style de cinéma direct le récit d’une aventure humaine et épique, sans le recours à des entretiens, des reconstitutions ou archives audiovisuelles, cherchant pardon et empathie auprès des politiciens véreux. Il est profondément à l’aise dans cet exercice. Après un travail de repérage soigné pour se faire accepter (ainsi que la caméra) par les membres de l’association, Dieudo Hamadi est accueilli par eux à bras ouverts. Ils partagent sans pudeur avec lui leurs histoires douloureuses et leurs revendications qui, depuis 20 ans, ont été ignorées par les politiques en place.

Tout le principe du cinéma direct est là dans En route pour le milliard : en tant que cinéaste, être là au bon moment et bon endroit pour capter le réel en train de se faire ou se défaire, pour capter avec un regard lucide les luttes humaines pour la justice et la résilience. Dieudo Hamadi parvient ainsi à construire un film au contour dramaturgique remarquable : des préparatifs du grand voyage rempli d’illusions puis de désillusions au retour au village bercé par un nouvel espoir d’un changement de président, il donne de la lumière à ce collectif et à leurs justes revendications.

A côté de leur combat quotidien, les membres se sont également regroupés en troupe de théâtre. Dieudo Hamadi insère avec intelligence des extraits de la pièce qu’ils montent, qui n’est autre que le récit de leur souffrance et de leurs blessures de guerre. Les victimes trouvent ici refuge dans la représentation et ces moments d’extériorisation sont le théâtre d’une catharsis collective où, habités par leurs personnages, les rescapés estropiés de la guerre font un travail de mémoire, tout en faisant preuve de dignité et en utilisant la figure du tragi-comique : « Notre fille sans jambes va se marier ! » crient alors les parents heureux.

Le Radeau de la Méduse

Le cinéaste filme les détails du voyage vers la capitale, le voyage du dernier espoir : la caravane humaine qui part du village, la pluie qui s’infiltre sur le bateau, les pieds et les prothèses dans l’eau, les bâches qui se superposent et qui menacent de s’envoler, les corps abîmés et estropiés par le passé, les femmes qui cuisinent, les gens qui chantent. Cette longue scène sur le bateau est presque métaphysique : déjà touchés mentalement et physiquement par les horreurs de la guerre, les protagonistes risquent d’y perdre la vie, en pleine tempête, au bord du naufrage. 

Cette image rappelle d’ailleurs cruellement les bateaux de migrants qui traversent la mer Méditerranée en quête d’espoir et d’une vie meilleure. Ces héros, ou plutôt ces anti-héros, tentent en effet le tout pour le tout et, comme le dit l’une des femmes handicapées dans le film : « On peut mourir une deuxième fois ». Car autant dire que cette quête devient presque du domaine de l’impossible, tant le périple est compliqué, traversant le fleuve Congo sur une embarcation de misère qui rappelle le célèbre tableau Le Radeau de la Méduse de Géricault.

Kinshasa et la grande illusion

En route pour le milliard - Kinshasa la grande illusionArrivés finalement à la capitale au moment des élections présidentielles, le collectif est un peu perdu dans cette grande ville. Il parvient néanmoins à participer à une émission de radio et, sans langue de bois, chacun se lance et accuse les dirigeants politiques d’avoir gardé l’argent (1 milliard de dollars) destiné à dédommager les handicapés et victimes de la guerre. 

Dieudo Hamadi les accompagne partout dans la ville avec un œil attentif y compris dans des endroits où sa caméra dérange. Il faut voir ce groupe d’handicapés monter avec peine les escaliers pour accéder au parlement dépourvu de rampe d’accès ou d’ascenseur : parfaite métaphore d’une institution politique qui rejette la réalité sociale d’un pays dévasté en pleine reconstruction. Ils sont bloqués par la police à l’entrée du bâtiment, la caméra est même malmenée. L’un des membres du collectif lâche aux policiers : « Où étiez-vous quand les Rwandais et les Ougandais nous massacraient ? ». Silence. Puis, les députés, tous indifférents, sortent en costards et cravates, et Dieudo Hamadi filme alors le contraste de classes, un monde, un continent entier séparent ces nantis de leurs « protégés ». Le collectif proteste et joue des percussions pour se faire entendre. En vain. 

Ils décident ensuite de faire une marche dans les rues de Kinshasa. Avec un haut-parleur, ils déambulent et réclament réparation, sous le regard hagard des habitants. Soudain, l’une des personnes handicapées chute lourdement sur le sol irrégulier. Ce moment, empreint de métaphore et de compassion, signe le glas de cette aventure, de cette tentative de bousculer l’ordre établi. Sans avocat pour les défendre, armés de banderoles, ils attendront longtemps devant le palais présidentiel le nouveau président élu afin d’évoquer leur sort. Mais rien ne se passe, les voitures défilent devant eux et personne ne vient à leur rencontre. Le son des rumeurs de la ville s’arrête et le chant du collectif, vindicatif, commence à se faire entendre : si la bataille est perdue, la guerre pour obtenir justice et réparation continue. 

Note : 9/10

En route pour le milliard est présenté aux RIDM 2020, en ligne.

Bande-annonce

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