Desterro – Exilés

« 2. Tout va bien aller. »

DESTERRO - afficheUne maison est en feu. Toutes les maisons.
Un voyage se transforme en plusieurs et celui-ci est sans retour.
Beaucoup de femmes parlent. Elles racontent leurs histoires.
La perte, la mort et la lutte de l’être, aux côtés des autres.

Avec Desterro, la poétesse brésilienne, Maria Clara Escobar transpose son lyrisme au grand écran et offre un drame onirique stimulant, au rythme accidenté et aux images puissantes. Si vous cherchez un film qui vous déstabilisera, ne cherchez pas plus loin.

Une structure étonnante

DESTERRO - Une structure étonnante
Laura (Carla Kinzo)

Structuré en chapitres présenté en désordre, Desterro surprend par sa désinvolture, sa liberté de ton et sa capacité à évoquer des angoisses profondes, traversées par de grands élans de liberté. 

Escobar a décidé de créer son film comme un poème. Ce qui compte, ce sont les sensations, les ressentis. Du coup, le langage classique du cinéma en prend un coup. Et, étonnamment, c’est pour le mieux. C’est par la déstructuration qu’elle réussit à donner une puissance rare à son film expérimental. Elle l’explique d’ailleurs en entrevue : 

For me, Desterro [Exile] has always been a feeling. An ambience to be created in the film. I even find it hard to explain the film in a synopsis, since it is not about a storyline. It has always been about creating an ambience and filming these bodies in a state of disagreement, discomfort and mismatch with what they are supposed to be. [Pour moi, Desterro [Exile] a toujours été un sentiment. Une ambiance à créer dans le film. J’ai même du mal à expliquer le film dans un synopsis, car il ne s’agit pas d’un scénario. Il a toujours été question de créer une ambiance et de filmer ces corps dans un état de désaccord, d’inconfort et de décalage avec ce qu’ils sont censés être.] 

Mais ce choix de structure cache autre chose : un désir de montrer l’échec de structure dans la vie des personnages. 

Échecs de structure et…

DESTERRO - Échec de structure
Le couple

Le film traite de l’échec des structures, non seulement du couple, mais aussi de la classe moyenne, blanche, intellectuelle à laquelle appartient le couple. Une bourgeoisie épuisée, engourdie et apathique.

De par cette non-structure, la réalisatrice peut se permettre une plus grande liberté. Par exemple, presque tout le film est tourné en plans fixes. À une ou deux reprises seulement, la caméra se déplace lors d’un plan. Aucun champs/contre-champs ne sont insérés dans Desterro. Soit les personnages sont filmés de côté, dans un plan éloigné, soit un des personnage fait dos à la caméra pendant toute la discussion.

Ça crée un effet déstabilisant pour le spectateur, mais aussi un sentiment d’impuissance. Comme si on ne peut que constater la distance qui existe dans le couple. Comme s’ils étaient en exil, un à côté de l’autre.

Laura est frustrée car elle se sent incapable de retrouver les sentiments ressentis lors des premières fois. Et, bien que ce soit normal, elle représente le mal-être d’une grande partie de la société, constamment à la recherche de ce sentiment de nouveauté et de la poussée d’adrénaline des débuts. 

Et Israel, son mari, ne comprend pas ce besoin. Laura se plaît à dire qu’Israel et elle partent en seconde lune de miel, alors que lui soutient que c’est ridicule et qu’ils ne font que partir en voyage. Ils ne se comprennent pas. Ils discutent ensemble, mais seuls, chacun de son côté. 

La force des non-mots

DESTERRO - La force des non-mots
La séquence du bus

Desterro est coécrit par 3 poètes : Maria Clara Escobar, Carla Kinzo et Caetano Gotardo. Pas étonnant que le film soit écrit comme un poème. Chaque mot compte. Mais chaque silence, chaque respiration, chaque non-dit l’est encore plus. Le film utilise beaucoup les silences pour créer un inconfort. Ce n’est pas pour rien qu’il n’y a que deux moments agrémentés de musique dans tout le film. Deux pièces qui servent à montrer le soudain sentiment de liberté et le désir, d’évasion des personnages. La première (que vous pouvez entendre dans la bande-annonce à la fin du texte) est pour Israel. La seconde est pour Laura. Et comme c’est la tendance dans le cinéma brésilien, ces chansons sont jouées au complet. Ces deux moments créent une forte coupure dans la trame narrative et permettent au spectateur de respirer un bon coup. Avant de replonger dans les dures vides ressentis par les personnages.

Et ainsi, le film nous présente des non-lieux, des espaces sans identité ni sentiment d’appartenance, des espaces de fugacité. L’autobus de la seconde partie, qui rassemble de nombreux personnages à la fois, fait partie de ces non-lieux. Le bus est un microcosme qui permet à la réalisatrice de donner la parole aux femmes. Une demi-douzaine de femmes prendront la parole dans ce segment, s’adressant directement à la caméra, afin de donner un point de vue sur les attentes que la société a des femmes. Mais ici, les points de vue marquent le désaccord avec ces attentes. Une femme nie être mère alors qu’elle a un enfant, une autre raconte qu’elle a accepté d’être mère au foyer pendant longtemps et qu’elle a finalement décidé de partir, seule. 

Puis vient un moment extrêmement fort du film. Une des femmes récite un poème entier en regardant directement la caméra. Sur un gros plan de son visage, on entend Um útero é do tamanho de um punho [Un utérus est de la taille d’un poing], oeuvre d’Angélica Freitas. Le 17 septembre 2019, le  livre éponyme a fait l’objet d’une motion de censure de l’Assemblée législative de Santa Catarina, présentée par un député de droite. En le présentant ainsi, Escobar prend position et s’attaque directement à la censure brésilienne. 

Angélica’s poem is one of the most powerful things I’ve ever encountered and it came into my life when I was already writing Desterro, during a conversation with another woman who introduced me to the book. I think there was no other way for it to be in the film, since it is a frontal poem. It’s already a response to the Brazilian moralist foundation, to the way women are framed. [Le poème d’Angélica est l’une des choses les plus puissantes que j’ai jamais rencontrées et il est entré dans ma vie lorsque j’écrivais déjà Desterro, lors d’une conversation avec une autre femme qui m’a présenté le livre. Je pense qu’il n’y avait pas d’autres options que de le mettre dans le film, car c’est un poème confrontant. C’est d’emblée une réponse à la fondation moraliste brésilienne et à la façon dont l’identité féminine est encadrée.]

Mais encore…

Desterro propose précisément le contraire de ce que le cinéma a l’habitude de nous dire. Il n’essaie jamais de se faire passer pour un non-film, il ne prétend jamais être naturel, dans la conviction que cela permet d’être beaucoup plus sincère et naturel.

DESTERRO - Mais encore
Israel (Otto Jr.)

Au final, on peut dire que Desterro est un film expérimental, une sorte de poème visuel de 2 heures. Un poème qui se regarde, s’écoute et, surtout, qui se ressent.

Note : 9/10

Bande-annonce

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

© 2023 Le petit septième