« Je veux juste être aimée », crie Yaeji, la jeune héroïne de Beauty Water.

Beauty Water - AfficheEn cette saison trépidante de festivals de films qui ont lieu un peu partout au Canada (Festival du Nouveau Monde à Montréal, Ottawa International Animation Festival, TIFF à Toronto, …), Le Petit Septième est en ce moment au VIFF – le Vancouver International Film Festival qui se tient du 24 septembre au 7 octobre. Nous avons fait une sélection des crus qui s’annoncent les plus prometteurs parmi les 100 films que nous propose l’équipe de programmation.

Après le petit bijou sud-coréen, Moving On, découvert il y a quelques jours, c’est un autre film coréen qui a retenu toute notre attention : Beauty Water, un film d’animation horrifique réalisé par le talentueux Cho Kyung-hun dont c’est le premier film. 

Le produit Beauty Water ressemble à n’importe quel cosmétique pour la peau. Mais, contrairement aux autres, il permet de sculpter son visage comme on peut le faire avec de la pâte à modeler et ainsi changer d’apparence. Yaeji, une jeune femme mal dans sa peau, essaie ce produit pour cesser les intimidations qu’elle subit au quotidien en raison de son physique. Mais son désir d’être la plus belle va la mener tout droit vers un désastre inimaginable. 

Éloigner les enfants

Beauty Water - Éloigner les enfants
Yaeji

La maîtrise et la profondeur de Beauty Water prouvent une nouvelle fois que le cinéma d’animation n’a pas à rougir devant ses intentions de  se mobiliser contre des fléaux sociaux et transmettre des valeurs de dignité avec des formes métaphoriques, fantastiques voire cauchemardesques. Preuve en est que le cinéma d’animation n’est pas que pour les enfants.

Le film commence par un tutoriel dans lequel une femme s’adresse à la caméra ventant les bienfaits du produit miracle et expliquant méticuleusement comment l’utiliser. Le cinéaste a ajouté dans l’image du grain et des imperfections pour imiter le film de pellicule ancien. Cette touche qui peut paraître maniériste constitue un clin d’œil manifeste au patrimoine audiovisuel et rappelle que ces images vendant du rêve ne sont pas nouvelles. Le réalisateur accompagne le spot publicitaire d’une bande son envoûtante et nous sommes captés par la mise en scène magnétique qui fait presque de ce message un slogan clamé par un gourou dans une secte. Courons donc acheter ce produit !

En Corée du Sud, un million de chirurgies plastiques auraient lieu chaque année. Les jeunes femmes grandissent dans un environnement social qui les conditionne à ressembler à un canon esthétique établi et qui cultive l’eugénisme (cela nous rappelle l’adolescente dans le film sud-coréen, Moving On, qui économise de l’argent pour une blépharoplastie asiatique afin de débrider ses yeux). Les réseaux sociaux ont accéléré considérablement ce phénomène et Beauty Water évoque cette compétition physique sans fin entre les jeunes femmes en montrant l’invasion des images et des commentaires associés au travers d’une application qui ressemble fort à Instagram. Prisonnières d’une image préconçue et acceptée par la société, celles qui ne font pas partie du rang sont rejetées et mises de côté. On peut imaginer aisément que les enfants sont baignés dès leur plus jeune âge dans cet univers impitoyable.

Du bullying social au cyberbullying

Beauty Water - Du bullying socialLa jeune Yaeji n’a pas la chance d’être belle et elle subit toutes sortes d’intimidations au travail, au supermarché ou dans la rue. « Tu es un cochon! », ou alors « Tu es répugnante, je ne veux pas te voir le matin ! », lui dit sa cheffe, mannequin et consommatrice de l’élixir Beauty Water. La pauvre Yaeji fulmine intérieurement mais n’ose pas encore s’extérioriser. Telle Carrie dans le film éponyme, sa revanche sera terrible. Toutes ces années de harcèlement ont détruit sa vie sociale et ont compliqué ses relations avec ses parents. 

Un soir, elle découvre une image d’elle sur les réseaux sociaux décrite comme la pire photo sur Internet, où on la voit manger goulument une cuisse de poulet. Terrifiée, honteuse, elle restera enfermée dans sa chambre pendant des mois. Le sujet plaira aux journaux et télévisions locales envoyant des reporters chez elle. C’est alors qu’arrive un mystérieux colis. Il renferme le produit miracle Beauty Water. C’est une libération voire une bénédiction pour cette jeune femme vulnérable qui ne veut plus de cette vie et de ce monde qui la bannit. Il ne lui faut pas beaucoup de temps de réflexion pour vendre son âme et accepter de ressembler à ce que la société aspire. Le film renvoie ainsi au célèbre mythe de Faust précipitant la chute du personnage.

Sur les terres cronenbergiennes et baudelairiennes 

C’est précisément à ce moment-là que tout bascule, à la fois sur le plan narratif et visuel. 

Beauty Water - Une critiqueAvec une esthétique remarquable qui emprunte largement au langage du cinéma avec ses champs-contrechamps, sa caméra portée, ses mouvements de caméra, ses recadrages, ou son découpage de l’espace alternant plan d’ensemble et gros plans, Cho Kyung-hun bluffe par sa culture cinématographique et son sens de la mise en scène. Néanmoins, si son film d’animation a des allures de cinéma d’auteur, dès que son héroïne se décide à utiliser le produit et qu’elle change d’apparence, le réalisateur introduit visuellement dans son film la thématique de la transformation dans un mélange de beauté et de laideur. Comment ne pas penser à Baudelaire et à sa sublimation du laid que le poète considère énigmatique et dans lequel il trouve une puissante source d’inspiration ?

Yaeji commence ainsi sa transformation par son visage qu’elle plonge dans l’eau rougeâtre miraculeuse. Elle retrouve dans le reflet du miroir l’image du beau des magazines. La voici satisfaite, mais seulement un bref instant, car le reste de son corps est resté identique. Il faut voir alors sa lourde silhouette repoussante sur laquelle repose une magnifique tête se faufilant la nuit jusqu’au cabinet de chirurgie plastique. C’est presque la créature de Frankenstein dont le travail est resté inachevé : un monstre à la fois beau et laid. Elle menacera ensuite ses parents pour récolter suffisamment d’argent pour que « le savant fou » finisse complètement sa transformation. Une fois parfaite de la tête au pied, l’héroïne est heureuse car elle est l’objet de tous les regards et de toutes les attentions. Rapidement, elle devient célèbre sur les réseaux sociaux. Des hommes la photographient dans la rue; elle sort avec des garçons de son âge pour la première fois. 

Cependant, poursuivie par ses démons qui prennent la forme de cauchemars, elle est rongée par l’inquiétude de redevenir comme avant. Un jour, elle commet l’erreur de rester trop longtemps dans le bain avec la solution miracle. Elle ressort cadavérique, presque momifiée. Le cinéaste emprunte ici les scènes sanguinolentes au cinéma gore, prouvant que le film d’animation peut aller loin – du cinéma d’auteur au cinéma de genre. Le film évoque sur le plan stylistique l’esthétique de David Cronenberg avec son intérêt porté au corps qu’il maltraite, mais aussi avec sa fascination pour la transformation physique et mentale de ses personnages. On pense à La Mouche (The Fly), Frissons (Shivers), Rage (Rabid) ou Scanners, pour ne citer que ceux-là. 

La fin du film, sans toutefois la divulguer, est des plus étranges. La figure du mâle prédateur s’incarne dans un jeune homme fétichiste qui collectionne des morceaux vivants de visages de femmes sur son corps. Cette métaphore monstrueuse de la femme objet tente d’ébranler l’image de la femme idéale véhiculée par la mode, les réseaux sociaux et la télévision. En effet, n’est-elle pas une invention masculine pour assouvir les désirs des hommes et sauvegarder les mœurs patriarcales ?

Beauty Water est une expérience sensorielle hors du commun, un enchantement visuel, exploitant les ressources de l’animation et ses possibilités graphiques pour accompagner la folie et la fragilité de son héroïne : amour de soi, cupidité, sacrifice des parents, désir de vengeance, peur, mutilation, transformation. Avec ce conte philosophique horrifique, Cho Kyung-hun essaie de sonner le glas du phénomène générationnel de la culture du beau qui apporte son lot de désastres psychologiques, physiques, familiaux et financiers. Souvenons-nous qu’il y a du beau dans le laid.

Note : 9/10

Beauty Water  est présenté au VIFF du 24 septembre au 7 octobre 2020.

Bande-annonce

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