« Peut-être que ce n’est pas juste de juger le passé par le présent. Mais c’est nécessaire de le faire. » (Thomas King)

Le TIFF, qui se tient en ce moment à Toronto jusqu’au 19 septembre, a imaginé pour cette édition spécifique à la fois des projections en salles et un accès en ligne pour visionner les films de la sélection officielle. La sélection y est audacieuse et d’excellente qualité. 

poster_inconvenient_indianLe Petit Septième a vu pour vous le documentaire Inconvenient Indian qui était très attendu. À ne pas manquer ! Malheureusement, les billets sont épuisés au TIFF et également au VIFF qui a programmé aussi le film. Patience, il sera à nouveau visible bientôt tant le film est incroyable aussi bien du point de vue de la mise en scène que du traitement du sujet si sensible du colonialisme et de l’héritage perdu, ou presque, des Premières Nations. Un film en lice pour l’Oscar du meilleur documentaire ?

Si l’on avait pensé que l’on avait tout dit et tout fait sur ce sujet épineux, il n’en est rien tant la question du passé colonial du Canada est toujours un sujet brûlant dans l’actualité et dans les consciences. La réalisatrice Michelle Latimer a eu l’audace (et a bien eu raison) d’adapter le livre primé de Thomas King, connu pour ses écrits sur les Premières Nations dont il se veut l’ardent défenseur. Il y explore la colonisation culturelle des peuples autochtones en Amérique du Nord. Ce livre sert de fil rouge à Michelle Latimer dans Inconvenient Indian : une aubaine pour cette documentariste et militante autochtone qui a été récompensée par le prix Écrans canadiens en 2018 pour Rise, sa série documentaire sur des autochtones engagés dans la résistance contre l’oppression.

Le fil rouge 

Inconvenient Indian - Le fil rougeThomasKing
Thomas King

La cinéaste embarque dans son film Thomas King, l’auteur autochtone du livre Inconvenient Indian. Elle en fait son narrateur. Installé confortablement dans un taxi jaune vintage, conduit par une femme qui arbore une tête de loup, il parcourt les terres colonisées, au cœur des rues animées de Toronto où s’élèvent des gratte-ciels, là-même où il y a 10 000 ans les peuples amérindiens s’étaient établis. Ce voyage dans le temps, qui convoque passé et présent, est le motif esthétique principal du film. Inconvenient Indian dose en effet admirablement images d’archives et images contemporaines et la voix off de Thomas King lie l’ensemble avec des passages tirés de son livre comme celui-ci : « Personne ne veut les Indiens. Nous voulons simplement l’idée des Indiens car l’idée n’est pas terrifiante. L’idée ne crée pas de procès, l’idée ne résiste pas par rapport à ce qu’il se passe dans les territoires, l’idée est morte. »

Le film prend une tournure universaliste lorsque Thomas King, installé dans un fauteuil d’un cinéma indépendant avec son gros gobelet de pop-corn, est rejoint par d’autres spectateurs. Les images des Premières Nations envahissent l’écran : reportages, et films de fiction hollywoodiens en noir et blanc créent le mythe de l’Indien. King fustige les tentatives – ratées – de représenter les peuples amérindiens avec un œil de colon.

Derrière le mythe de Nanouk l’Esquimau

Inconvenient Indian - Derrière leLe film apporte ainsi un autre regard sur le film de Robert Flaherty, Nanouk l’Esquimau (Nanouk of the North), réalisé en 1922. Considéré comme un monument dans l’histoire du cinéma, il est identifié comme le premier long métrage documentaire réalisé avec une technique de repérage qui fait toujours figure de modèle. Cependant, dans Inconvenient Indian, une intervenante  autochtone intervient en voix off sur les images du film et contredit ce beau pedigree en avançant l’héritage culturel de ce film. En dépit de ses qualités, il aurait malheureusement contribué à la fabrication d’une image fausse des Premières Nations dans le monde occidental, celle de civilisations primitives.

Inconvenient Indian soutient l’idée que les images véhiculant le stéréotype de l’amérindien sauvage inondent le patrimoine audiovisuel. Si le western hollywoodien classique a fortement contribué à cela en réécrivant l’histoire pour donner le mauvais rôle à l’Autochtone, il est toutefois difficile de retirer de l’histoire du cinéma les trésors cinématographiques réalisés par exemple par John Ford ou Howard Hawks qui ont perfectionné ce genre d’un point de vue esthétique. Car les films, et plus largement les images, sont fabriqués dans leur contexte historique, social et culturel. Ils matérialisent la pensée dominante de l’époque et nous observons et constatons parfois des décennies plus tard leur portée et signification négative avec un regard contemporain.

Mais n’est-ce pas le sens même de l’art d’être muable au gré des temps et des conditions de réception des œuvres ? Cet héritage audiovisuel ne fonctionne-t-il pas tel un garde-fou ? Ne nous réfugions-nous pas derrière l’image de la représentation pour mettre ainsi la souffrance et le passé à distance ? Thomas King nous avertit néanmoins à la fin du film que nous ne pouvons plus prétendre que nous sommes innocents ou ignorants. Car nous savons désormais.

Les terres et encore les terres

L’ouverture du film est remarquable. Un chef de guerre s’avance sur un cheval dans la nature, puis à pied dans un pré, à la lisière d’une grande ville. On reconnaît Toronto avec sa tour du CN. Il faut quelques instants pour réaliser qu’il s’agit d’un effet spécial parfaitement orchestré. Il n’y a pas de pré autour de Toronto, enfin il fut un temps où il y en avait, un temps où les Iroquois évoluaient sur ces terres. La confrontation dans cette scène d’ouverture entre la nature et la culture, entre le passé et le présent, est une brillante idée de mise en scène aussi belle que politique. Le passé renaît de ses cendres dans la figure mythique du guerrier aborigène protégeant son territoire.

Comme l’avance Thomas King « Le problème a été les terres, et ce sera toujours les terres ». La réalisatrice montre alors les contradictions d’un pays qui veut à la fois protéger l’héritage des Premières Nations et continue de détruire ses territoires. Des images d’archives récentes montrant les communautés autochtones lutter contre les forces armées pour éviter l’implantation d’une exploitation de ressources naturelles sur leurs terres se mêlent à des plans capturés par des drones de la catastrophe écologique qui en découle. « Rien n’a changé. Ils continuent d’utiliser des armes contre nous comme il y a deux cents ans ». La cohabitation est difficile tant les intérêts diffèrent, les peuples autochtones faisant du respect de la nature l’un des piliers fondateurs de leur existence, ce qui ne va pas de pair avec l’expansion économique et libérale engagée par les forces politiques au pouvoir.

La lutte continue

Inconvenient Indian - La lutte continueL’ennemi le plus sournois serait peut-être le cliché que nous avons de l’aborigène, ce cliché fabriqué par les images du passé qui circulent encore aujourd’hui dans les consciences mais aussi dans la société du spectacle. À un moment du film, on se retrouve quelque part aux Etats-Unis où des spectateurs savourent un spectacle en plein air au cours duquel s’affrontent Indiens et cavalerie. Puis, juste après, dans des boutiques de souvenirs, les icônes de l’Indien sont en vente libre. 

Poursuivant son travail de repérage des signes pervers du colonialisme, la cinéaste rappelle, preuves audiovisuelles à l’appui, la politique d’assimilation (l’envoi forcé des enfants autochtones dans des écoles chrétiennes) et le racisme et l’humiliation à l’encontre de ses ancêtres avec des citations d’hommes politiques des 19ème et 20ème siècles (telle que cette phrase haineuse « Un bon Indien est un Indien mort »). 

La grande force de la réalisation de Michelle Latimer est de s’écarter des archives et de s’entourer, outre la parole et la présence statuaire de Thomas King, de militants et d’artistes autochtones, et plus largement de personnes qui contribuent à faire revivre les traditions perdues. Ce parterre d’invités insuffle un souffle dynamique et contagieux, servant à dérouler le propos du film militant. 

Elle va donc à la rencontre d’une grande variété d’Autochtones impliqués dans la préservation de leur communauté, de leur histoire, de leur langue et de leur territoire. Avec ce leitmotiv : comment retrouver ce qui a été perdu en raison de l’assimilation ? Mettant à distance parfois le son direct lors de ces rencontres, elle crée une bande son riche et trépidante, fourmillant de citations et de témoignages, accompagnée de musique dissonante ou captivante, et de chant. 

On rejoint ainsi un groupe de jeunes filles Inuit et la fiction s’invite dans le documentaire au cours d’une séquence. On voit l’équipe de tournage du documentaire en train de diriger les jeunes actrices qui prennent les armes renvoyant alors à l’image des super héros américains.

Un peu plus tard, on rejoint un studio indigène de réalisation de jeux vidéo et le film s’incruste pendant quelques minutes dans des images de synthèse suivant la course d’une héroïne autochtone dans une réserve et dans un musée d’art aborigène visité par des Blancs. La subversion s’invite dans le film jusqu’à une séquence forte où la cinéaste accompagne un chasseur de phoques sur une plaine glacée qui s’étend à perte de vue. Il rappelle en voix off les changements brutaux de ces cent dernières années sur sa communauté déracinée. « Et quand on veut revenir vers nos traditions, on se fait critiquer. Ce n’est pas juste ». Un superbe plan aérien termine cette scène où l’on voit le chasseur, le phoque dépecé et le sang maculant la glace rappelant la brutalité de la chasse mais aussi la pureté de la tradition.

Une exposition préparée par un artiste autochtone montre le regard porté par ses semblables sur les 150 ans du Canada qui ont brillé de mille feux alors que cette célébration pouvait être vécue comme cruelle et humiliante pour eux. La cinéaste entre alors dans les tableaux, en zoomant à l’intérieur pour mieux faire revivre les violences subies depuis des siècles par les peuples autochtones.

Michelle Latimer signe un film coup de poing, d’une intensité rare dans le cinéma canadien traitant des Premières Nations. Rappelant le passé colonial de son pays, la quasi disparition de sa culture et la fabrication du stéréotype de l’homme sauvage, elle montre des voies possibles pour résister, avancer et inventer un monde nouveau autochtone. Elle a le courage de mettre au défi le Canada dans sa recherche inépuisable de son identité. Et elle le fait admirablement bien. Un coup de maître. 

Note : 9/10

Inconvenient Indian est présenté auTIFF et au VIFF du 24 septembre au 7 octobre 2020.

Bande-annonce

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