« L’inspiration ne vient pas uniquement de nous, mais de quelque chose qu’on canalise. »

Soeurs - afficheSoeurs : rêve et variations, le premier long métrage de Catherine Legault, brosse le portrait de deux sœurs créatrices d’origine islandaise basées à Montréal : Tyr et Jasa, duo multidisciplinaire formant le groupe de folk Syngja. Ayant grandi dans une famille d’artistes – le père est peintre, la mère sculptrice –, l’art les a accompagnées de façon naturelle depuis toutes petites. Si les cours de musique imposés aux filles dès un très jeune âge ont été ressentis de manière mitigée, l’accès si évident à la création a certainement posé les jalons de l’avenir des enfants. L’une joue du violoncelle et chante, l’autre coud, dessine et crée des performances interdisciplinaires. Or, Sœurs est aussi un film sur les « variations » du rêve, les moments où la vie rêvée ne semble plus vivable et où la propre survie financière devient un éternel « tour de montagnes russes », avec des hauts et des bas, des périodes d’indépendance et des périodes de dépendance à l’aide sociale. Enfin, au-dessus de tout cela plane le désir de retrouver le pays de leurs ancêtres … 

Encore un film sur des drag queen?

Soeurs - Encore un film de drag queen-
Jasa lors de son exposition

C’est vrai que, quand j’ai vu les premières scènes du film, je n’étais pas particulièrement convaincue. Pour vous dire toute la vérité, je m’attendais à un film sur des drag queens un peu ridicules avec leurs poses de poupée et leurs costumes et coiffures multicolores et extravagants de type manga. Un peu de couleur et de scintillement par ici et par là – voilà l’œuvre artistique. Je n’ai rien contre les drag queens, ce n’est pas ça, mais ce qui m’intéresse c’est ce qui se cache derrière le show. Je m’attendais alors au pire en suivant l’entretien – ou plutôt sa tentative – entre l’une des sœurs et un jeune homme curieux d’apprendre des détails de sa création : 

« Tu es un genre d’artiste de rue.
Ah oui ?
Oui. On t’associe toujours à des artistes de rue.
Ah oui ?
Oui.
Cool.
C’est pas le cas ?
Est-ce le cas ? »
(Rires)

Peut-être est-ce par jalousie, celle de savoir que personne ne me demanderait de telles questions – et ceci par le simple fait que personne ne s’intéresse à ce que je pense, moi, quelqu’un de banal – que je suis tellement agacée par des artistes qui ne semblent pas vraiment valoriser le privilège dont ils bénéficient : celui de pouvoir créer, celui d’avoir un esprit libre. Ah oui ? Cool. Aux artistes blasés je préfère leurs collègues capables de s’exprimer et de prendre position. 

Nous, les moutons noirs de la société

Soeurs - Les moutons noirs de la société
Tyr lors d’un concert

Or, c’est juste après que les sœurs s’expliquent. Et c’est à partir de là que mon attention est montée. L’histoire de l’immigration de leur arrière-grand-mère au Canada dans les années 1920, l’histoire d’une famille islandaise appauvrie ayant quitté, la mort dans l’âme, le pays qu’elle aimait au profit d’un meilleur avenir à l’étranger. Deux générations plus tard, Tyr et Jasa reprennent les enregistrements sonores de leur ancêtre féminine passionnée des chants et des poèmes traditionnels de sa terre natale, et les intègrent dans leurs compositions musicales. Comme leurs parents artistes, moutons noirs de leurs familles respectives, les filles décident d’assumer leur apparence considérée inhabituelle aux yeux des autres. Pour ainsi contrer les images de l’idéal féminin imposées par la société et les médias, elles créent des costumes mettant en valeur des tailles plus corpulentes. Et pour comprendre les chants mystiques de leur arrière-grand-mère ainsi que la forme spéciale de leurs yeux, elles se mettent à la recherche de leurs racines. Dans leurs dessins, dans leur musique, dans leurs performances. 

Retour en Islande

Soeurs - Retour en Islande
Les sœurs posant autour de leur mère en Islande

Quand elles partent pour une résidence d’artiste en Islande, ensemble avec leur mère et deux assistants, elles se rapprochent d’un pays plein de mythes ayant peuplé leur imaginaire depuis toujours, mais un pays dont elles ignoraient jusque-là la face réelle. On les y observe goûter aux repas traditionnels, découvrir le paysage hostile… et monter une performance collective, accompagnée et dirigée par la voix inouïe de Tyr qui, elle, se comprend comme une simple « intermédiaire » ou « canalisation » d’une énergie qui l’entoure et qui fait revivre la voix de l’ancêtre, celle qui a tout fait débuter. 

Créer, c’est vivre

Syngja, ceci veut dire « chanter » en islandais. Chanter de vieilles chansons islandaises était une manière pour l’arrière-grand-mère de survivre au déracinement. L’énergie de cette femme a fini par dépasser les générations et accompagne et inspire maintenant les cadettes. Pour elles, créer devient essentiel, existentiel. Créer devient une quête identitaire. Créer devient une expérience psychédélique. 

Sœurs, un film sur la force de l’héritage familial dans la construction identitaire, est un film fondamentalement inspirant. En nous proposant autant de formes artistiques – qu’elles nous plaisent ou pas –, il nous invite à devenir actifs nous-mêmes. 

Note : 7/10

Bande-annonce

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