Star wars - afficheLe mois de mai revêt une grande importance symbolique dans le monde du cinéma hollywoodien. Ce mois est celui où Star Wars, un des premiers blockbusters de l’histoire, est sorti, en 1977. Depuis ce temps, mai – qui est aussi le mois du festival de Cannes, une vitrine appréciée par les Américains – marque le coup d’envoi de la haute saison des blockbusters, qui assurent la survie d’Hollywood et sont associés à la chaleur, aux vacances et à la détente. Bien entendu, cela ne sera pas le cas cette année, en raison de la pandémie de COVID-19. Nous prenons encore une fois conscience de l’importance de la crise sanitaire en la voyant interrompre un rituel, celui de la haute saison hollywoodienne, qui est devenu presque indissociable de notre conception de la saison estivale, que l’on n’apprécie ou non les grosses productions. L’annulation des sorties nous rappelle que le retour à la vie normale est loin et que l’écosystème du cinéma en salle est touché en plein cœur, au point où il risque de ne pas survivre. Toute cette situation déplaisante me fait réaliser un fait très simple : j’aime le cinéma hollywoodien. Le cinéma de genre américain à gros budget, le cinéma à Oscars, les stars, etc. J’aime ce cinéma. En tant que phénomène social, certes, mais aussi pour les qualités esthétiques des long métrages qu’il propose. 

À vrai dire, il y a plus de six ans, quand j’ai commencé à m’intéresser à la critique cinématographique, écrite et vidéo, ce fut essentiellement en suivant le travail de « youtubeurs », français et anglo-saxons, qui se spécialisent en cinéma grand public. C’est par eux et par leur connaissance des codes classiques d’Hollywood que je me suis rendu compte que le cinéma est un langage à part entière et qu’il est fascinant de le décoder. Ainsi, à mon sens, le classicisme hollywoodien demeure une voie d’entrée privilégiée pour celui ou celle qui veut s’initier à l’analyse filmique et à la cinéphilie. Cependant, mon rapport – d’affection – au cinéma hollywoodien en est venu à se différencier de celui des « youtubeurs » qui ont marqué mon adolescence cinéphile.

Avec toute la gratitude que je leur dois, et sans vouloir leur nier toute qualité, ces vidéastes (Nostalgia critic, In the panda, Durendal, Monsieur 3D) entretiennent une vision un peu naïve du cinéma hollywoodien. Ils font souvent abstraction de ses défauts majeurs et semblent se cantonner à cette forme de cinéma uniquement, se présentant comme une nouvelle génération de critiques, qui n’aurait pas à pousser la recherche plus loin que ce qui est mainstream, représentant ainsi une fronde contre le prétendu élitisme intellectuel de la critique papier. En fait, cette attitude se voulant révolutionnaire se rapproche un peu trop de la publicité, tant elle se refuse à remettre Hollywood en question et tant elle conditionne ses adeptes à un manque de curiosité cinéphile désolant. C’est en observant ce phénomène que m’est venu la réflexion suivante : pour aimer et défendre le cinéma hollywoodien, encore faut-il  être lucide sur sa nature profonde, sur ses défauts et sur ses limites. En abordant Hollywood avec une vision critique, il devient alors possible de discerner certaines de ses qualités. 

Sergei Eisenstein
Sergei Eisenstein

Les faiblesses d’Hollywood sont bien connues. Il s’agit, depuis toujours, d’un cinéma industriel qui amasse du profit en occupant tout l’espace en salle et en écrasant les cinémas nationaux ou indépendants. Remarque, c’est surtout à nos dirigeants qu’en incombe la faute, de par leur refus de légiférer pour assurer un espace de diffusion satisfaisant au cinéma d’auteur. Les grands studios semblent plus intéressés par les campagnes de publicité ou de lobbying que par le contenu des films qu’ils proposent. Ces films ont tendance à être conçus comme de vulgaires produits conventionnels, prévisibles, dépersonnalisés et produits à la chaîne, si bien que les grandes franchises actuelles prennent presque l’allure de séries télévisées projetées en salles. Les producteurs ont aussi la mauvaise habitude de trop s’ingérer dans le processus créatif des artisans. En bref, le cinéma hollywoodien est avant tout commercial; il ne faut pas se mentir à ce propos. J’apporterais toutefois une nuance: le cinéma hollywoodien est avant tout mercantile, mais pas seulement mercantile. Il existe des films hollywoodiens créés en suivant une démarche commerciale, mais aussi créative, sans cynisme. Chaque art compte des œuvres qui additionnent un souci de rentabilité et de beauté, et ce, même si le cinéma hollywoodien est un cinéma de propagande américaniste et politiquement correct, qui présente une vision idéalisée des États-Unis. Un cinéma de propagande n’est pas forcément à jeter; autrement il faudrait immédiatement cesser de regarder Einseinstein et Podovkine. 

Une fois ces problèmes, indéniables, pris en compte, il convient tout de même de reconnaitre à Hollywood des qualités indépendantes de ses lacunes. D’abord, le cinéma hollywoodien n’est pas un « anti-mouvement » ou une « anti-école ». Le cinéma hollywoodien représente l’école classique du cinéma, là où le cinéma d’auteur est l’avant-garde. Hollywood est le classicisme cinématographique, il propose des films conçus selon un gabarit connu et qui respectent les codes traditionnels, en travaillant sans relâche sur la technique pour rendre l’expérience de visionnement enlevante, monumentale et formellement parfaite. Dans certains arts, comme la musique, la danse ou le théâtre, le fait d’avoir une conception classique de la discipline n’est pas nécessairement mal vu par l’intelligentsia. Il n’est pas problématique, en tant que critique, d’apprécier l’école classique du cinéma hollywoodien, en autant que l’on soit aussi curieux de l’avant-garde. À ce propos, une avant-garde talentueuse part souvent du modèle classique pour développer ses propres conceptions. Les cinéastes de la Nouvelle Vague, par exemple, connaissaient et appréciaient le cinéma hollywoodien classique. Les deux conceptions du cinéma contribuent à l’équilibre de cet art et Hollywood y joue un rôle non négligeable. 

Fritz Lang
Fritz Lang

D’ailleurs, il ne faut pas oublier que le système hollywoodien, le système des majors, s’est montré essentiel dans la carrière de plusieurs grands cinéastes. Dans le cas des auteurs américains, il faut comprendre que la plupart d’entre eux, toutes époques confondues, ont été produits soit par des grands studios, soit par des maisons de production « indépendantes » (Spyglass, Miramax, Searchlight, United Artists) qui appartiennent en fait…aux grands studios.    À dire vrai, un cinéaste américain reconnu totalement indépendant du cinéma hollywoodien est assez rare. Sans compter que plusieurs cinéastes étrangers ont été recrutés par Hollywood et y ont fait carrière. Les studios ont toujours eu l’habitude de recruter des talents internationaux, depuis l’époque de Lang, Hitchcock, Wilder, Sirk et Lubitsch. Le cinéma d’auteur qui se fait aux États-Unis appartient à Hollywood. 

C’est pourquoi je suis toujours surpris d’entendre certains de mes confrères cinéphiles attaquer Hollywood, en précisant systématiquement que les auteurs qui y travaillent ne font « pas vraiment du cinéma hollywoodien ». Autrement dit, ces détracteurs présentent l’industrie hollywoodienne d’un côté et le cinéma d’auteur – ou simplement le cinéma américain qui leur plait – de l’autre, comme s’il s’agissait de phénomènes complètement indépendants. Or, si l’on observe le fonctionnement du financement des films aux États-Unis, le cinéma raffiné américain est aussi hollywoodien, tout simplement. Évidemment, si l’on redéfinit systématiquement les limites du cinéma hollywoodien pour en exclure tout ce qui est de qualité supérieure et pour n’y laisser que les pires navets, Hollywood semble inintéressant, mais cela n’est pas logique, il faut regarder les faits. Les faits, purement économiques et systémiques, montrent que le cinéma hollywoodien et le cinéma d’auteur américain sont liés, il faut aussi être lucide à ce propos. Sinon, le système hollywoodien a parfois le côté positif de donner des moyens considérables à des réalisateurs étrangers qui ont un style fort. Ce mélange peut être heureux. Pour nous, Québécois, il suffit de penser à Denis Villeneuve. 

Transformers posterEn fait, je trouve que deux cinéastes personnalisent très bien les plus grandes qualités et les pires défauts du cinéma hollywoodien. Pour moi, Michael Bay représente le pire réalisateur imaginable. Ses films dégoulinent de propagande quasi fascisante et ne sont strictement rien de plus que des objets destinés à rapporter le plus d’argent possible, que ce soit par le placement publicitaire ou les produits dérivés. Bay lui-même utilise le cinéma principalement comme un moyen d’enrichissement personnel, lui qui a réalisé cinq Transformers alors qu’il en avait assez dès le deuxième. Le cinéma de Bay se contente de refaire toujours le même film d’action selon un modèle usé jusqu’à la moelle, le tout nappé d’un patriotisme ultraconservateur crasse. Notons que Stallone correspond aussi à cette description. Ces deux hommes représentent les pires défauts d’Hollywood dont il faut être conscient. 

Par contre, le cinéma hollywoodien, c’est aussi Steven Spielberg. Ce dernier sait tout à la fois faire rêver le spectateur, en proposant de véritables contes ou épopées cinématographiques qui ne vieilliront jamais, mais peut aussi terroriser et émouvoir en proposant des drames d’une beauté époustouflante. Cinéphile, Spielberg prend des influences filmiques d’un peu partout dans le monde pour nourrir sa propre esthétique, comme Hollywood recrute parmi les meilleurs cinéastes autour du globe. Indéniablement, le cinéma de Steven Spielberg est classique, mais il utilise le plein potentiel de ce classicisme pour raconter les histoires les plus enlevantes possibles, pouvant nous faire passer par toutes les émotions. Il est toujours divertissant, ses films recueillent un profit respectable, mais Spielberg ne renie jamais sa vision artistique forte. Le cinéma spielbergien est la plus belle incarnation de l’expression décrivant Hollywood comme une usine à rêves. 

Enfin, j’ajouterai que la plupart des cinéphiles commencent à développer un intérêt pour le septième art dans leur jeunesse, avec du cinéma hollywoodien. Rares sont les adolescents qui développent une affinité avec le septième art en commençant par Dreyer ou Rohmer. Cela n’est pas impossible, évidemment, et un accès plus facile au cinéma d’auteur pourrait faire naître des cinéphilies spécialisées de manière précoce, mais la plupart des jeunes cinéphiles vont commencer avec un cinéma plus facile. C’est normal, tout apprentissage commence avec les notions de base avant la spécialisation, l’initiation au langage cinématographique, dans la plupart des cas, en va de même. Hollywood, avec tout l’imaginaire qui l’entoure, avec ses stars, ses cérémonies, ses fortunes et ses films colossaux, a toujours la capacité d’en appeler aux rêves et aux émotions fortes des jeunes spectateurs. C’est pour cela que, générations après générations, les cinéphiles commencent leur parcours avec ce cinéma classique impressionnant. 

Bien entendu, ce fait ne doit pas devenir une fin en soi, une excuse pour ne pas pousser les jeunes cinéphiles à découvrir le cinéma de répertoire. Les études supérieures et les médias doivent encourager les jeunes s’intéresser à d’autres formes de cinéma, il faut bâtir sur l’intérêt créé par le classicisme américain. Pour ma part, j’ai eu la chance d’avoir des enseignants au cégep – de St-Hyacinthe – qui, justement, débutaient notre formation avec des films de Chaplin et Spielberg, mais nous poussaient rapidement, mes collègues et moi, vers des films plus recherchés (Cléo de 5 à 7, M le Maudit, Stellet Licht) et n’hésitaient pas à questionner nos a priori. À mon sens, tous les programmes collégiaux de cinéma devraient agir de la même façon, tant cette méthode fut efficace pour moi et la quasi totalité des finissants de mon programme, avec qui je garde contact. Par contre, une fois qu’un cinéphile a acquis un bagage cinéphilique respectable, il n’est pas honteux pour un cinéphile de continuer à s’intéresser à ce cinéma qui l’a tant marqué dans sa jeunesse, comme certains littéraires continuent, une fois adultes, à lire leurs Tintin et autres Goscinny, non seulement par nostalgie, mais aussi car ils y découvrent certaines fulgurances artistiques qu’ils ne voyaient pas, enfants. À mon sens, c’est l’attitude à adopter face au cinéma hollywoodien, qui, n’oublions jamais, nous a fait rêver, a forgé notre rapport individuel et collectif au cinéma et, même, structure une partie de nos rites sociaux. La culture cinéphilique se développe certes à la cinémathèque, mais elle a aussi commencé dans des cinéparcs et des salles locales… avec des films hollywoodiens, qui occupent une place non négligeable dans le septième art. 

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