« Do more than your duty…Expect less than what is your right ! »
[Fais plus que ton devoir… Attends moins que ce dont tu as droit!.]

Le vingtième siècle - afficheL’orée du XXe siècle marque l’ascension semée d’embûches d’un jeune Mackenzie King au poste de premier ministre de sa nation bien-aimée, le Canada. Ne négligeons pas non plus la vie privée de l’homme politique, asservi par une mère travestie et rageuse, au cœur déchiré entre la bienveillance d’une infirmière québécoise et l’ambition héroïque d’une soldate britannique. Sans compter de petits fétiches bien personnels…

Matthew Rankin est un cinéaste quasi unique dans la cinématographie québécoise, de par le côté baroque et audacieux de son univers filmique (seul Olivier Asselin pourrait prétendre rivaliser avec cette créativité débridée). Cela était déjà bien visible dans son court métrage The Tesla World Light, qui faisait preuve d’une imagination visuelle et d’une érudition historique exemplaire, le tout mélangé à un lyrisme éblouissant. Ce film, en partie en animation, avait d’ailleurs été présenté en première à Cannes, lors de la Semaine de la Critique. Avec 20th Century, le moins que l’on puisse dire c’est que Rankin répète l’exploit, cette fois avec un long métrage tout aussi libre et réussi que Tesla.

Relecture

THE TWENTIETH CENTURY - Relecture 1
Mackenzie King

Dès le début du long métrage, il est vite évident que le film n’est pas un biopic, mais bien une relecture maximaliste et absurde de l’histoire canadienne à un moment charnière, soit le tout début du vingtième siècle, période où le pays affirme son identité propre en partie grâce à Mackenzie King. Ce dernier débute effectivement son parcours politique dans la décennie 1900. Rankin imagine ainsi ce jeune Canada comme une dictature totalitaire, qui rappelle le Brazil de Terry Gilliam, peuplée de personnages androgynes et menée par le sanguinaire Lord Moto, dont le but est d’anéantir les Boers d’Afrique du Sud. L’emblème du pays est la Grande Déception, les pulsions sexuelles non naturelles sont traitées à l’aide de cactus éjaculatoires, la garde nationale est constituée de cyborgs enrubannés dans des pansements et le Premier ministre est choisi selon sa capacité à se conformer aux stéréotypes canadiens-anglais (concours de passif-agressivité, massacre de blanchons).

Tout cela n’est qu’un avant-gout du cadre éclectique du film, au sein duquel se déploie une intrigue aussi inventive que comique, où une fantaisie scénaristique n’attend pas l’autre. Devant un scénario aussi foisonnant, on ne peut s’empêcher de le comparer aux plus originaux des cinéastes : Gilliam, Jeunet, Maddin ou Lynch. Si l’univers de 20th Century aurait pu devenir prétexte à du cabotinage narratif, le réalisateur ne perd jamais de vue son propos non plus. Le propos en question étant une satire bien sentie de l’identité canadienne.

20th century - Relecture 2À ce propos, la figure de Mackenzie King est particulièrement bien choisie puisque, sorte de Franklin Roosevelt canadien, son règne a grandement marqué l’identité et la culture politique du pays. Parler de King, c’est parler du Canada. Or, il faut voir le portrait que fait Rankin du premier ministre : un homme candide, lâche, soumis, hésitant et qui trouve son vrai bonheur dans le statu quo, comme le révèle la finale du film. Le film ne se gêne pas pour faire intervenir d’autres figures historiques comme Arthur Meighen (chef conservateur rival de King) ou Joseph-Israël Tarte (journaliste réformiste proche des premiers ministres provinciaux Chapleau et Mercier). Ce dernier est représenté sous la forme d’une femme gourou à moustache menant une secte de l’amour éternel à Québec. Avec ce personnage, adversaire du démagogue Lord Moto, Rankin illustre humoristiquement la « différence québécoise » au sein du Canada, avec deux sociétés qui partagent des visions du monde totalement incompatibles. Le film est un pamphlet brillant, avec une vision et une culture historique irréprochable et très bien documentée. Rappelons que le cinéaste est aussi détenteur d’une maîtrise en histoire de l’Université Laval.

Visuel

the 20th century - VisuelToute la dimension historique et politique de 20th Century ne saurait faire oublier le côté visuel éblouissant du film. La direction photo 16mm de Vincent Biron confère un aspect rugueux et vintage au film qui cadre à merveille avec son propos. Le tournage ayant eu lieu presque exclusivement en intérieur, c’est au directeur artistique Dany Boivin qu’est revenue la tâche de représenter les nombreux lieux iconiques canadiens, ce qu’il a fait au moyen de décors carton-pâte kaléidoscopiques. La facture visuelle du film, de par ses décors et ses costumes, est ni plus ni moins digne d’être comparée à celle du Cabinet du Dr. Caligari, tant elle impressionne par son audace et sa force d’évocation. Elle a aussi la fonction symbolique de représenter l’artificialité de la structure fédérale canadienne. D’ailleurs, l’historien Rankin se révèle aussi avoir une immense connaissance de l’histoire du cinéma, avec des influences visuelles qui empruntent aussi bien à l’expressionisme allemand, qu’au cinéma d’horreur gothique, aux documentaires d’archive de l’ONF, à l’illusionnisme des films de Méliès et au cinéma underground de John Waters.

En définitive

the 20th century - En définitive20th Century est un film crucial dans le cinéma québécois, puisqu’il cumule plusieurs caractéristiques rarissimes : un propos politique fort et bien articulé, une culture cinématographique qui ne se cantonne pas au réalisme du cinéma direct et une véritable audace créative. Nous continuerons à suivre Rankin, en espérant que, pour du financement, les institutions ne le forceront jamais à réaliser une chronique naturaliste familiale sur l’aliénation des travailleurs de la basse classe moyenne.

Note : 9/10

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