The Body Remembers When the World Broke Open – Quand la violence implose

« – You know, he doesn’t even mean it, mostly.
– I’m not trying to tell you what to do.
– Then what are you trying to do?
– Just trying to help. »

 

The body remembers when the world broke open - afficheDeux femmes autochtones issues de deux parcours très différents voient leurs mondes entrer en collision sur un trottoir de Vancouver Est, lorsque la brutalité et la peur poussent l’une d’elle à sortir de chez soi dans la pluie froide. Cette rencontre intime, lors de laquelle les deux femmes partagent leur expérience culturelle, tisse un lien fragile entre elles. Toutes deux doivent désormais faire face à leur propre combat, alors qu’elles naviguent dans la complexité de la maternité, des luttes de classe, des enjeux raciaux et de l’héritage du colonialisme. 

Drame poignant par la puissance des propos, The Body Remembers When the World Broke Open – qui reprend le titre d’un essai du poète cri Billie-Ray Belcourt’s (2017) – met en images une expérience personnelle d’une des réalisatrices, Elle-Máijá Tailfeathers. Avec l’aide de Kathleen Hepburn, les deux mêlent héritage sâme, autochtone et canadien afin de produire un film dans lequel les paroles cherchent à pallier les blessures.

Deux femmes, deux univers

The Body Remembers - deux femmes
Áila et Rosie

Les deux protagonistes dans The Body Remembers When the World Broke Open, Áila et Rosie, sont deux femmes autochtones dont la rencontre improbable met de l’avant deux mondes opposés. Le film rappelle qu’un terme – autochtone – ne permet pas de fermer les yeux sur les différences qui composent chaque groupe. D’une part, le personnage d’Áila, joué par Elle-Máijá Tailfeathers renvoie à une femme dont la vie semble rangée, où le quotidien rime avec une certaine tranquillité. D’autre part, Rosie (Violet Nelson) est une jeune femme dont les journées sont marquées par la violence et la peur. C’est sous la pluie glaciale que les deux se rencontrent et décident – en l’espace de quelques minutes – de croiser leurs chemins. Tourné en temps réel, le film n’utilise pas de musique et laisse toute la place aux bruits ambiants afin de rappeler le réalisme de l’histoire. Pour les réalisatrices, le jeu de caméra fut donc essentiel à la conception du propos : 

The continuous action was incredibly valuable for our cast who were experiencing the emotional trajectory of their characters from beginning to end, just as an audience would. The camera itself was essentially a character of its own, needing to be as fluid and responsive as the cast within each scene. [L’action continue était d’une valeur inestimable pour notre distribution, qui a expérimenté la trajectoire émotionnelle des personnages du début à la fin, exactement comme le ferait l’auditoire. La caméra elle-même était essentiellement un personnage en soi; elle devait répondre rapidement et de manière fluide aux personnages dans chacune des scènes.]

Deux chansons traversent tout de même le film, Little Green de Joni Mitchell et Mommy’s Little Guy de Fawn Wood, toutes deux Autochtones. Elles font plonger le spectateur dans un moment sincère, dans une émotion qui fait oublier, l’espace d’un moment, les douloureux événements. Áila et Rosie, c’est la rencontre de deux univers qui finiront par se rejoindre – tant bien que mal. 

L’expression franche d’une violence

The Body Remembers - Expression de violenceLa bande-annonce le montre concrètement; Rosie est victime de violence de la part de son partenaire. On voit ce dernier lui crier des injures alors qu‘elle l’observe de l’autre côté de la rue, ébranlée. Contrairement aux passants qui la frôlent de façon indifférente, Áila s’arrête afin de lui offrir son aide. Dans l’espoir de contrer une brutalité quotidienne, cette dernière lui propose de quitter la rue. Par leur film, les réalisatrices souhaitent mettre en lumière une violence faite aux femmes :

Violence against women is overrepresented both on and offscreen. Visual representations of gendered violence onscreen are not only a reflection of what women face in the real world but also feed into a culture of toxic masculinity that permits and encourages gendered violence. Often the depiction of violence becomes thrilling or even sexualized onscreen in a way that only contributes to the problem it attempts to address. With this film we wanted to depict not just the violence but the aftermath, the ripple effects and daily reality of living in a state of fear, where the word “safe” is distorted and reimagined to the point where it loses meaning. [La violence à l’égard des femmes est surreprésentée à la fois à l’écran et dans la vie courante. Les représentations visuelles d’une telle violence à l’écran ne font pas que refléter ce que les femmes doivent affronter dans le monde réel, mais elles alimentent aussi une culture d’une masculinité toxique qui permet et encourage la violence envers les femmes. Souvent, la représentation de la violence à l’écran devient source d’excitation, même sexuelle, d’une manière qui ne fait que contribuer au problème qu’elle tente de résoudre. Avec ce film, nous voulions décrire non seulement la violence, mais aussi les séquelles, les effets en chaîne et la réalité quotidienne de la peur, où le mot « sécurité » est déformé et réinventé au point de perdre tout son sens.]

En insistant sur les effets au quotidien d’une telle violence, les réalisatrices rappellent que les conséquences sont réelles et ce, malgré les semblants de répit. Par des dialogues dont la simplicité peut contraster avec la lourdeur du propos, Áila et Rosie expriment une double violence : celle faite aux femmes et celle faite aux Autochtones. Alors qu’en septembre 2019, le rapport de la Commission Viens lève le voile sur les nombreuses injustices dont sont victimes les Autochtones, particulièrement les femmes, le chemin à parcourir est encore long. Combien de femmes autochtones devront-elles disparaître avant que, en tant que société, nous osions réellement nous pencher sur cet enjeu? 

Un système à réparer

The Body Remembers when the world broke openDans leur quête de solutions, Áila et Rosie relatent leur expérience en tant que femmes dans un monde d’hommes. Le choix de ne pas donner – ou très peu – la parole aux hommes dans The Body Remembers When the World Broke Open reflète une volonté assumée, presque un devoir pour Tailfeathers et Hepburn : 

« As women and as storytellers, we feel a responsibility to interrupt this cycle and the way we decided to do so is through conversation, both within the work itself and within the community, but in particular with the next generation of storytellers. » [En tant que femmes et conteuses, nous nous sentons responsables quant au fait d’interrompre ce cycle et nous avons choisi de le faire par le biais de conversations, dans la réalisation même et à l’intérieur de la communauté, mais particulièrement avec la prochaine génération de conteurs.]

Les déboires de Rosie montrent une société qui souvent donne l’impression d’abandonner les moins nantis, les laissant ainsi à eux-mêmes. Victime de plusieurs maux, la jeune femme finit par se raccrocher à ce qu’elle connaît et ce qu’elle craint moins – toujours dans l’espoir d’un avenir serein pour elle et son enfant à venir : « I look out for myself. »

Note : 8.5/10

Visionnez la bande-annonce :

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