« [B]ecause of a child in between how would you both reorganize your priorities? – Well for me, maybe my priorities stay the same, right? »
« En raison d’un enfant entre vous comment réorganiseriez-vous vos priorités? – Beh moi, peut-être que mes priorités à moi restent les mêmes, non? »

Huahua - afficheDans Huahua, l’arrivée non sollicitée d’un « huahua » – un enfant – confronte le couple autochtone équatorien Citlalli et José à d’importants questionnements identitaires. Comment lui transmettre l’héritage de leurs ancêtres – la langue indigène Quechua, les us et coutumes – et où l’élever : dans la ville de Quito où les futurs parents étudient et travaillent ou devraient-ils retourner chez eux pour que le bébé grandisse au sein de la communauté ? Dans leur documentaire, une autofiction intime, José Espinosa et Citlalli Andrango nous invitent à entrer dans leurs réflexions et se les approprier : que ferait-on si on tombait enceinte demain? Qui sommes-nous? À qui appartenons-nous? Qu’est-ce qu’un vrai Indigène? Et notre bébé? 

L’autofiction comme choix du genre

Hua hua - autofictionDans Huahua des scènes metaréflexives où le couple répond aux questions d’un intervieweur fictif alternent avec des scènes de jeu « en action ». Si les réactions émotionnelles de la future maman nous touchent et nous font oublier le caractère « inventé » de ce long-métrage, certaines situations pendant l’entretien, et notamment certaines réactions du futur père, nous le rappellent d’autant plus. « What are you both? », demande l’intervieweur soudainement après avoir laissé les deux se présenter brièvement. Quand Citlalli et José échangent un regard perplexe et répondent sur un ton incertain « Un couple…? », l’intervieweur relance la même question, aucune trace d’humour ou de compréhension, sur un ton presque sévère : « Again the same question. What are you ? How do both of you identify yourselves? » Quel documentariste sensible aux enjeux ethnologiques lâcherait cette question délicate comme si elle était directement issue d’une mitraillette, sans y préparer ses « objets d’étude »? Qui de nous saurait y répondre du tac au tac – de manière claire et définitive? Et quelle coïncidence qu’après le désarroi simulé Citlalli fournit exactement la réponse inculquée depuis son enfance? « Moi, je suis indigène. » Un point, c’est tout. Ou pas? 

L’héritage culturel – fardeau ou enrichissement?

Huahua - Héritage culturelle
Chasser l’énergie négative du corps de la femme enceinte

L’héritage culturel est le thème central de Huahua. La certitude d’avoir bientôt un enfant ne provoque presque aucune joie. Tout au contraire, l’un des premiers plans montre Citlalli assise à table, soucieuse et au visage éploré – non que ce soit une exception, ceci vaut pour 98% du film. Où devraient-ils élever l’enfant, à Quito, où ils ne sont pas nés, ou chez les Autochtones? Comment élever l’enfant pour qu’il devienne un être humain juste et bon? Combien de sacrifices personnels faudra-t-il accepter pour y arriver? Cette scène initiale contraste nettement avec les photos de l’album de famille, où on ne voit que des visages souriants, montrées pendant les toutes premières secondes du film. Ceci suggère une chose : eux n’avaient pas encore de problèmes avec leur identité autochtone, nous si. En effet, l’héritage culturel est plutôt vu comme un fardeau difficile à gérer. L’enrichissement que peut amener l’héritage autochtone n’est que mentionnée par la mère de Citlalli – et ici aussi dans un contexte de menace sous-entendue : « I think that if you plan to give richness to your son’s life, you need to stay here. Because in Quito you lose identity. »

Dans une ère où une grande partie des enfants nés sont des métis ou des « gringos » (blancs), que veut-dire être Autochtone – Runa ou Quechua – à 100% et comment légitimer son appartenance à la communauté si, par exemple, on ne sait même pas parler leur langue? Citlalli a fait elle-même cette expérience douloureuse : à l’école, les enfants métis la considéraient comme une Indigène, tandis que les enfants indigènes voyaient en elle une métisse. Pour épargner ce destin à son propre enfant, la jeune femme tient à ce qu’il naisse et grandisse chez sa famille autochtone. 

Le legs autochtone est avant tout représenté – du moins dans ma perception du film – comme un fardeau à porter, une identité qu’il faut « assumer » – expression maintes fois citées dans le film, qu’elle nous plaise ou pas. L’affiche traduit bien cette idée d’emprisonnement : elle montre la tradition locale du « maytu », le fait d’enrouler le nouveau-né dans un lange serré pour stabiliser son corps et éviter, assume-t-on, que des malformations aux mains ou aux jambes ne se manifestent. Symbole de la protection, l’image évoque en même temps l’idée d’un corset, d’un emprisonnement. 

Questions touchantes, choix du genre discutable

Huahua - Questions touchantesSouvent – dans les médias, dans notre entourage – on nous présente des futurs parents qui semblent avoir tout sous contrôle et qui attendent l’arrivée du bébé sereinement – sans peur, sans crise identitaire. Ce qui m’a tout de suite attirée en lisant la description de Huahua, c’est qu’il nous présente tout le contraire : des futurs parents qui se voient rouvrir d’anciennes plaies identitaires. Mais dans Huahua, un élément supplémentaire devient crucial dans ce questionnement identitaire : la question de la transmission de l’héritage autochtone. Les entretiens, les discussions en famille sont hautement intéressants. Toutefois, j’ai été par moments déconcertée par le choix de l’autofiction comme genre du film. Là où je m’étais attendue à une situation « non fictionnelle » – pendant les entretiens –, le fictionnel intervenait, et là où je voulais m’immerger dans l’intrigue, m’identifier avec les protagonistes, le caractère « joué » était trop évident. Mais peut-être que c’est l’un des objectifs du film – créer un effet de distanciation? 

Note : 7/10

Huahua est présenté dans le cadre du festival Présence autochtone le 8 août 2019.

Visionnez la bande-annonce :

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