« N’ayez pas peur de vieillir. »

Le vieil âge et l'espérance - afficheQuand le grand âge impose la déchéance physique, et parfois mentale, y a-t-il moyen de garder espoir face à la vie et ses mystères? C’est la question que pose le film documentaire Le vieil âge et l’espérance de Fernand Dansereau en interpellant non seulement les spécialistes tels les gériatres, gérontologues, psychologues et philosophes, mais d’abord et avant tout les personnes âgées elles-mêmes au sujet de leur propre expérience.

La finalité de la vie – un thème sur toutes les lèvres, mais souvent passé sous silence

Ici et là, la littérature et les films sur la maladie d’Alzheimer et la vieillesse en général abondent. Les deux s’avèrent très bien accueillis, tant acclamés qu’on a l’impression qu’ils répondent à un besoin sociétal, à une lacune au sein des arts, ou même, à un tabou. En Autriche, on pensera tout de suite au récit intimiste Le vieux roi en son exil d’Arno Geiger ou au film Amour de Michael Haneke, les deux maintes fois récompensés.

Dansereau lève l’omerta sur la mort

"Le vieil âge et l'espérance"
Denys Arcand, Jean Beaudin et Jean-Claude Labrecque en train de discuter

Quitte à exagérer à vos yeux, j’aimerais anticiper sur une chose : Le vieil âge et l’espérance aurait mérité la Palme d’or, un Oscar, un César, un Golden Globe – tout ce que vous voulez. Et si les « grandes gens » n’en voient pas la nécessité, je serai la première à écrire une lettre de remerciement à ce génie qu’est Fernand Dansereau. Pas pour ses choix esthétiques – j’y reviendrai –, mais pour son courage de lever l’omerta qui pèse si lourd sur tout ce qui concerne la « finalité » de nos vies. J’aurais aimé oser aborder ces thèmes devant ceux que j’ai perdus, devant ma famille, devant mes amis. Pour alléger mon cœur, pour alléger le leur. Mais de peur d’ouvrir, chez nous ou chez d’autres, des plaies si grandes et si profondes qu’elles nous engouffreraient, nous avons avalé le cœur serré nos mots, probablement trop imprécis de toute manière.

Parfois, ce n’est pas tant le drame en tant que tel, mais l’incommunicabilité qui nous étouffe. Telle est l’une des découvertes que permet de faire Le vieil âge et l’espérance et c’est ainsi, comme l’annonce le réalisateur face à la table ronde d’amis cinéastes qu’il réunit dans le film, qu’il propose un « moyen de trouver un peu de sérénité […] face aux épreuves du grand âge et face à la mort qui vient ».

Demandons aux intellectuels

Martin Duckworth et Fernand Dansereau
Martin Duckworth et Fernand Dansereau

Cinéaste, Dansereau interroge d’abord ses amis de la scène filmique. Extrêmement poignantes sont les premières secondes du film où Dansereau se promène dans les bois avec Martin Duckworth, qui relate le quotidien avec sa femme gravement atteinte par la maladie d’Alzheimer. Au lieu de dire, comme on l’entend si souvent, un « Comme c’est triste » ou un « Je suis désolé pour toi », Dansereau appuie là où ça fait mal : « Tu fais le deuil de quelqu’un qui est encore vivant. Qui n’est plus là vraiment. […] C’était l’amour de ta vie. » Cette franchise initiale donne d’emblée le ton du reste du film.

Ensuite, on observe le réalisateur ouvrir la table ronde. Pas de musique en arrière-plan, pas de décors – une chambre neutre suffit; c’est la parole et l’intellect qui comptent. Si Denys Arcand estime que vivre avec la vieillesse fait mal – mais que l’on n’a pas le choix, car l’alternative serait « de quitter ce monde » –, Jean-Claude Labrecque enchaîne sur un ton humoristique que, à un moment donné, il était effrayé par le fait qu’il « faisait des rendez-vous avec des médecins plus qu’avec des cinéastes! » … et Jean Beaudin retrouve un ton sérieux en partageant avec le groupe la dernière volonté de sa compagne : « [J]ne veux pas mourir seule. Je veux mourir allongée sur toi. »

Aussi divers que les propos sont les disciplines des intellectuels interviewés par la suite : plusieurs psychologues, une gérontologue, une anthropologue, un prêtre catholique et un moine zen. La réflexion sur la mort les concerne tous. À part leur franchise, ce qui les unit c’est aussi les conseils qu’ils prodiguent au spectateur pour une bonne « préparation » à ses derniers jours. Ne pas se laisser dire qu’on est « trop vieux » pour telle ou telle chose, profiter du moment présent, des cadeaux les plus infimes de la vie. Comme l’explique la gérontologue Michèle Charpentier, « dans le mot vieillir, il y a le mot vie ». Et cette vie, il faut la vivre en dépit de la diabolisation commune du dernier âge : « J’ai vu tellement de gens qui m’ont dit “Mais savez-vous, ce sont mes plus belles années”. » Au final, les interviewés sont tous d’accord sur une chose : il est vital de trouver une sérénité au sein de soi-même face à l’inévitable. C’est elle qui nous apaisera, concluent les psychologues Jean-Louis Drolet et Edith Fournier chacun de leur côté :

« Si j’avais une seule réponse à donner par rapport à la préparation à la vieillesse, c’est : “Contactez-vous le plus tôt possible. Prenez l’habitude de vous contacter le plus souvent possible”. » (Jean-Louis Drolet)

« Ma raison ne me sert pas à m’apaiser, ne me sert pas à vivre plus intensément […]. C’est la lumière qui vient de l’intérieur, c’est elle qui va m’apaiser. » (Edith Fournier)

Pierre-Charles Audet : « N’ayez pas peur de vieillir. »
Pierre-Charles Audet : « N’ayez pas peur de vieillir. »

Spiritualité, mystère, Dieu, énergie cosmique… Étiquetez-la comme bon vous semble, au final, d’après Gaston Lachance, intervenant de longue date en soins palliatifs, il est crucial de préserver le plus longtemps possible la flamme qui nous ravive, encore et encore : « Qu’est-ce qui maintient le souffle chez quelqu’un, qu’est-ce qui maintient son élan, qu’est-ce qui maintient sa joie de vivre? »

Pour Pierre-Charles Audet, l’une des personnes âgées interviewées à Aube-Lumière, une maison de soins palliatifs à Sherbrooke, la réponse est claire comme de l’eau de roche : « Je dirais que, même si la religion ne nous ramasse pas, l’amour nous ramasse. Et ça, c’est de toute religion. »

Bilan

Vieil age et esperence - BilanAmour. Haneke l’annonce par le titre de son film gagnant de nombreux prix. Le vieil âge et l’espérance de Fernand Dansereau le met en évidence par le choix des protagonistes interviewés et par le choix des images. Jamais je n’ai vu autant d’affection dans une caresse offerte à un proche que dans ce documentaire. Et jamais des mots ne m’ont paru aussi doux, vulnérables, forts, saisissants. Certes, Dansereau limite ses entretiens à une classe sociale aisée qui a l’habitude d’articuler ses émotions, de s’exprimer ouvertement et pour qui la propre finitude soulève surtout des questions d’ordre philosophique et identitaire – pas d’ordre budgétaire, j’imagine. Peut-être que les réflexions des intellectuels promettent au premier abord plus de sagesse et de profondeur que celles des « petites gens ». À mon avis, du moins, ce sont ces dernières que j’aimerais entendre dans un prochain film. Comment apporter un peu de sérénité aux « vieux rois en leur exil », pour reprendre le texte lauréat de Geiger, comment apprendre d’eux, comment redonner la parole aux personnes âgées ayant du mal à s’exprimer ou dont la capacité de communiquer a été perdue totalement? Il demeure que Dansereau a certainement fait un pas dans la bonne direction.

Seul point regrettable : le recours à une bande sonore trop présente et finalement superflue. C’est néanmoins une excellente idée d’illustrer la (re)découverte de sa propre petitesse face à l’immensité de la nature éternelle, petitesse de plus en plus cruelle au fur et à mesure qu’on ressent ses propres faiblesses, en filmant le paysage à plusieurs reprises avec un point de vue progressivement plus éloigné : d’abord la forêt est montrée à la hauteur de nos yeux, ensuite à vol d’oiseau, pour enfin ne plus être visible du tout – et faire place au cosmos impalpable. C’est une excellente idée, aussi, d’accentuer les bruits de la nature de manière tintamarresque – souvent c’est bien l’ouïe qui est perdue en dernier avant de mourir. Cependant, avec autant de personnes inspirantes parlant d’un enjeu qui nous concerne tous, j’ose dire qu’on pourrait se passer de la musique classique triste comme véhicule d’émotions.

Mais ce détail n’empêche pas que je recommande à tous d’aller voir Le vieil âge et l’espérance. Non, ce n’est pas une recommandation. Cette fois, c’est un commandement.

Note : 9,5/10

Visionnez la bande-annonce :

One Comment

  1. Ce documentaire bien fait, images magnifiques, musique de circonstance, demande une réflexion douce et sincère. Triste, mais avec une approche qui pénétre dans le coeur avec sincérité.
    Mérite un Oscar

    Carole Drolet

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