« Do you know in all the old stories why it is that the warrior always kills the beast? Because it’s the warrior who tells the story. Sometimes I don’t know if I’m the warrior or the beast. »

Song of Gravite - afficheSong of Granite, le dernier coup de cœur du réalisateur irlandais Pat Collins sorti en 2017, retrace la vie du fameux chanteur folk gaélique Joe Heaney, né en 1919 dans un petit village au Comté du Galway, où il a grandi profondément imprégné par les traditions, les chants et les contes de son peuple, et mort en 1984 après une longue carrière de musicien qui l’a amené de Galway via Newport jusqu’à New York, loin de sa famille, sa femme et ses enfants, qu’il a quittés, lui, l’enfant timide de la nuit, du jour au lendemain…

En 1991, Pat Collins tombe sur la voix de Joe Heaney en écoutant la radio locale – et c’est le début d’un amour qui donnera naissance, presque trente ans après, à un biopic qui est, je vous le dis dès maintenant, exceptionnel. Exceptionnellement émouvant et brillamment raisonné dans sa réalisation narrative et esthétique.

Le genre « biopic »

Pensez aux biopics que vous avez vus. Qui y sont présentés et comment? Le plus souvent, ce sont des personnes qui nous fascinent et qui sont devenues célèbres dans un domaine ou un autre, que ce soit la science, l’histoire ou l’art. Le plus souvent, aussi, on montre leur ascension sociale, leur réussite malgré les circonstances, leur force, leur résilience.

Un biopic, cela veut dire que c’est une vie qui bouge, une vie passionnante, une vie pas comme la nôtre, enfermée dans le train-train quotidien, un train qui passe par nos rêves abandonnés. Souvent, ce genre de films est constitué de chapitres représentant les différentes étapes décisives vers la gloire du protagoniste. Souvent, ces chapitres en donnent les lieux et les dates pour que le public ait des repères spatio-temporels exacts. Comme, moi, je l’ai fait dans ma petite introduction.

Or, à l’exception du noir et blanc granuleux, qui situe l’intrigue d’emblée dans le passé, Song of Granite fonctionne tout à fait différemment.

Collins : « Je ne crois pas que Song of Granite soit un film autobiographique. »

Non, Song of Granite ne correspond pas aux biopics que j’ai vus jusque-là. Au lieu de conformer la vie vécue aux besoins du genre biopic et à ses règles narratives – naissance, enfance douloureuse, découverte du talent et reconnaissance à l’âge adulte –, ce qui fait que « most lives seem the same, and only the professions and the time periods change » (« la plupart des vies se ressemblent et seuls les métiers et les périodes changent »), constat du fameux critique filmique américain Roger Ebert à propos du biopic, Collins a opté pour une méthode beaucoup plus raisonnée : « Nous voulions que la chanson soit la force principale du film, pour que la chanson et le chant soient aussi importants que l’interprète ».

J’irais jusqu’à prétendre que la musique est même « plus » importante que Heaney qui, bizarrement, n’est ni idéalisé, ni au centre de l’attention. On dirait que la structure rythmée du film plein de leitmotifs et sa façon de diriger supposent le contraire. Que, au fond, même la légende du folk gaélique est interchangeable et que seuls les chants et les contes persisteront, ressuscités ici et là par des chanteurs doués, mais mortels comme tous les êtres humains. Et comme Heaney est un être humain, il est mortel lui aussi. Et cette modestie devant un talent si impressionnant domine le film…

Modestie dès le début

Song of Gravite - Modestie dès le début
Observer la réunion communautaire en plongée

Pendant le premier tiers du film, la caméra stable capture le quotidien du village gaélique dans les années 1930, le travail sur les champs, la pêche, la vie communautaire, les soirées de chant et de conte comme celle qui ouvre le film. Ouverture notable d’un point de vue esthétique, d’ailleurs, car elle est filmée d’abord de la perspective du petit Joe, observant le groupe réuni de dehors par la fenêtre, ensuite – et on verra bientôt que ce sera toujours la perspective de l’enfant – à l’intérieur, mais en plongée, comme un petit oiseau attiré par le père qui chante et le vieillard racontant les anciennes légendes de leurs ancêtres. Comme celle de Sweeney, Irlandais ayant perdu la raison et la foi en l’humanité sur les champs de bataille et s’étant enfui transformé en oiseau migrateur…  

Pour Collins, c’est ce milieu profondément artistique qui a permis l’émergence du phénomène Joe Heaney – autre « profanation » d’un chanteur « sacralisé » en Irlande : « It was important for us to show the world he came from. How tradition counts for something. […] It’s the “within” that probably makes him an artist. » (« Il nous importait de montrer le monde dont il était issu. Comment la tradition compte. […]. C’est le “dedans” qui probablement le rendait artiste. ») Donc, pas de « génie » au sens classique, ce qui remet sur la table l’ancien débat sur l’individualisation et la socialisation, l’inné et l’adopté, nature versus nurture

Modestie même au moment du succès

Suit un saut important de vingt ans approximativement qui nous amène loin de la campagne dans la ville de Galway où Heaney, adulte, travaille comme ouvrier et chante dans les pubs. Là aussi c’est la modestie qui règne : le premier « concert » auquel nous assistons comme spectateurs commence à l’imprévu.

En plan rapproché, la caméra filme un Joe sérieux en costume élégant entre deux hommes similairement habillés et, faute de repères, on serait tenté de croire qu’on se trouve à l’église pendant la messe. Mais soudain, les deux hommes à ses côtés commencent à applaudir et posent des regards pleins d’attente sur Joe au milieu. Heaney se lève, toujours tendu et sans sourire, et fait un pas en avant – vers nous. La scène suivante, filmée d’un plan demi-ensemble, révèle le contexte : Heaney chantant au sein d’un petit groupe d’auditeurs profondément émus. Et à voir leur air méditatif, presque en transe, on s’aperçoit que la première association, celle d’une réunion religieuse, n’était pas si erronée que ça.

Somme toute, Heaney paraît chanter d’« à côté », pas sous les feux des grands projecteurs. La caméra intensifie cette impression par des plans correspondants qui situent le petit Heaney à l’écart. Brillamment choisie est, à cet égard, l’affiche. Notons que ce n’est point Heaney qui s’y trouve au milieu et en premier plan, mais son père, chanteur lui aussi. Son fils, bien que le véritable sujet de Song of Granite, reste à l’arrière-plan, séparé de son père par le petit couloir de la maison en briques.  

Style lyrique

Donc, l’on peut prétendre à juste titre que le chant joue effectivement le premier rôle dans ce film et lui donne en plus un style rythmé, harmonique. La plupart du temps, la caméra reste stable, filmant tranquillement la vie qui passe et faisant entendre aussi la « musique » atmosphérique comme le ramage ou le bruissement des feuilles.

Peut-être l’une des scènes les plus impressionnantes : Heaney adulte assis sur un banc pendant son travail comme portier d’un hôtel new-yorkais. Quelques minutes après, la même scène, la même pose se répète. Seule différence : Heaney est maintenant un homme âgé. Énormément touchant y est le plan suivant : Heaney attend devant l’hôtel, les bruits stridents de la métropole américaine semblent l’écraser. Soudain, il enlève l’un de ses gants pour poser sa main consciemment sur la statue en pierre, comme pour se souvenir de son enfance passée à la campagne idyllique. Et là, le klaxonnement cède au bruissement mélodieux des arbres.

Song of Gravite - style lyrique
La vie qui passe… : Heaney adulte, Heaney vieillissant

Plusieurs fois Collins a recours à cette reprise identique de scènes, présentant Heaney aux trois stades de sa vie : l’enfance, l’âge adulte, la vieillesse – comme celle où le chanteur revisite un « lieu de mémoire » personnel, un champ à Carna, le regard rivé vers la route derrière. C’est là que l’oiseau migrateur Heaney, un Sweeney comme celui de la légende, semble retrouver sa paix.

Réussi.

En 2018, l’Irlande a choisi Song of Granite comme candidat pour la course aux Oscars dans la catégorie du Meilleur film en langue étrangère. Il l’aurait mérité.

Note: 9/10

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