Dopo la guerre - une

Dopo la guerra – Abandons

« La France nous a hébergés, nous a permis de changer de vie,
elle ne peut pas donner sa parole, et revenir dessus vingt ans après. »

Dopo la guerra - afficheBologne, 2002. Le refus de la loi travail explose dans les universités. L’assassinat d’un juge ouvre des vieilles blessures politiques entre l’Italie et la France. Marco (Giuseppe Battiston), ex-militant d’extrême gauche, condamné pour meurtre et réfugié en France depuis 20 ans grâce à la Doctrine Mitterrand, est soupçonné d’avoir commandité l’attentat. Le gouvernement italien demande son extradition. Obligé de prendre la fuite avec Viola (Charlotte Cétaire), sa fille de 16 ans, sa vie bascule à tout jamais, ainsi que celle de sa famille en Italie qui se retrouve à payer pour ses fautes passées.

Si vous lisez mes textes de façon régulière, vous connaissez probablement mon amour pour le cinéma italien. C’est donc avec beaucoup de plaisir que j’ai vu Dopo la guerra (Après la guerre), sélection officielle dans la section « Un certain regard » au dernier Festival de Cannes.

La France et l’Italie

Les années de plomb, c’est une grande blessure en Italie. Encore aujourd’hui…

Dopo la guerra - France et Italie 1
Viola (Charlotte Cétaire)

Entre 1969 et 1988, le terrorisme rouge et noir a été responsable de plus de 400 morts et 15 000 attentats en Italie. Au début des années 1980, la France avait accepté des réfugiés italiens qui avaient combattu le gouvernement de leur pays, ceux-ci ayant dû fuir leur patrie pour ne pas être emprisonnés. Parce que, comme le dit Marco – un des hommes qui a fui – à sa fille : « J’ai fait la guerre au gouvernement italien et j’ai perdu… » Il avait donc deux options : la prison ou la fuite.

« Bien que les personnages soient fictifs, les événements politiques, eux, sont bien réels. En 1985, François Mitterrand promet de ne pas extrader – même s’ils avaient déjà été condamnés par un tribunal transalpin – les anciens terroristes italiens réfugiés en France, à condition qu’ils changent de vie et abandonnent la lutte armée. L’Italie voit cette prise de position politique qu’on appelle « Doctrine Mitterrand » comme une trahison et la France comme un vivier d’ex-terroristes. La France protégera officiellement plusieurs centaines de personnes poursuivies jusqu’en 2002. À cette époque une recrudescence inattendue d’attentats perpétrés en Italie par le BR-PCC (Parti Communiste Combattant), un groupe qui revendiquait une continuité avec les Brigades Rouges, rouvre la polémique. Le gouvernement italien saute sur l’occasion pour réclamer les terroristes en exil et la chasse commence. II Corriere della Sera, l’un de plus grands quotidiens d’Italie, publie en première page la liste et les photos de tous les ex-militants en clandestinité. », expliquait la réalisatrice.

Dopo la guerra - France et Italie 2
Les étudiants italiens en colère

Mais comme en 2002, et c’est là que se situe l’action de Dopo la guerra, cet accord a été annulé. Du coup, Marco doit à nouveau se cacher. Mais cette fois, il doit le faire avec sa fille de 16 ans qui n’a aucune idée de tout ce qui s’est passé plus de 5 ans avant sa naissance.

La chute d’une famille

Ici, la réalisatrice a décidé de créer un genre de fresque d’une famille déchirée entre l’Italie et Ia France. Marco est exilé en France alors que son frère est mort au combat et que leur mère et sœur sont restées en Italie, sans nouvelles d’eux. Dopo la guerra explore la complexité morale d’une histoire privée ancrée dans une histoire publique et politique.

Dopo la guerra - La chute d une famille
La mère et Anna (Barbora Babulova)

Tous ces personnages (Marco et sa famille) sont esclaves d’eux-mêmes, de leur passé refoulé et d’un ordre bourgeois qui impose le mensonge. Ils représentent une Italie qui a voulu oublier, mais qui n’y arrive pas. Anna, la sœur, est remplie de culpabilité quant à l’absence criminelle de ce frère coupable. Elle a tout fait pour se racheter : elle a épousé un juge, elle s’occupe de sa mère, elle enseigne la littérature italienne en essayant d’opposer la culture à la violence. La réalisatrice fait un magnifique parallèle entre la culpabilité morale d’Anna et l’Enfer de Dante qu’elle enseigne à ses étudiants. Thème qui lui rappelle constamment les fautes de sa famille. Comme son mari, elle n’a aucune intention de raconter l’histoire de Marco à sa fille, et si à la fin elle le fait, c’est parce que les événements l’y obligent. La mère de Marco, elle, est plus ambigüe. A-t-elle pardonné à ses fils? Croit-elle plutôt qu’ils avaient raison? Ou elle a simplement passé à autre chose…

Mais lorsque les hommes remplis de convictions que sont Marco et le mari d’Anna se retrouvent à des extrémités moralement opposées, il est impossible que la famille s’en sorte indemne. Sans oublier Viola…

Les victimes

Dopo la guerra - Les victimes
Viola

Les réelles victimes de ce conflit sont les enfants. Je pense principalement aux enfants des gens qui ont été assassinés pendant le conflit. Ceux qui n’avaient rien à voir avec tout ça. Comme le petit garçon de 9 ans qui s’est retrouvé sans père après que celui-ci se soit fait abattre par le groupe auquel appartenait Marco.

Je pense aussi à Viola. Cette jeune femme de 16 ans, pleine de potentiel, qui se voit embarquée dans une fuite sans même comprendre les raisons de cette fuite. Elle sait que son père a fait partie d’un groupe rebelle, mais il n’a jamais vraiment voulu lui en parler. Et elle doit accepter tout ça, avec ce que ça implique.

Mais encore…

Annarita Zambrano
Annarita Zambrano

Annarita Zambrano offre, avec Dopo la guerra, une œuvre forte qui restera. Avec Marco, elle brise les stéréotypes du romantisme révolutionnaire. Ici la révolution n’a rien de romantique. Mais sans pour autant prendre position à savoir qui étaient les gentils et qui étaient les méchants. De toute façon, dans ce genre de conflit, il n’y a souvent que des victimes.

En écoutant une entrevue avec la réalisatrice, j’ai compris pourquoi j’aimais tant le cinéma italien. « Le grand cinéma italien, à la fin il est devenu universel, en parlant de sujets très ancrés dans la société italienne, et ça a démontré qu’en fait ce sont des sujets universels, parce qu’ils concernent la nature humaine. » C’est exactement pour cette raison que je crois que son film restera dans la mémoire du cinéma comme une œuvre d’une certaine importance.

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Marco (Giuseppe Battistone) et Jérôme (Jean-Marc Barr)

L’écho de cette période s’est fait ressentir jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Berlusconi, portant avec lui un refus complet de l’engagement politique, le triomphe de l’hédonisme et de la corruption dédouanée. Comment comprendre le dénouement du film?

Dopo la guerra est construit à la manière des tragédies grecques. Que vous connaissiez ou non l’histoire de la France ou celle de l’Italie, le film de Zambrano vous donnera un point de vue très intéressant sur la notion de culpabilité et sur la vraie signification de « liberté ».

Note : 8.5/10

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