Life Guidance - une

Life Guidance – Brave New Vienna

« Ce n’est pas optimal, papa! »

Life Guidance - afficheLife Guidance, film autrichien de Ruth Mader, est situé dans une Vienne dystopique où le capitalisme règne en roi et où les élites vivent séparées des couches populaires. Alexander Dworsky (Fritz Karl) semble manquer d’ambition personnelle aux dires des représentants de Life Guidance, une mystérieuse entreprise chargée de le remettre sur le chemin de la réussite à tout prix. Refusant de se plier aux diktats de son nouveau coach de vie (Florian Teichtmeister), il s’évade alors et découvre la « forteresse du sommeil » où les déshérités – ceux trop âgés ou jugés inaptes pour travailler – vivent sous sédatif et sous les airs tout aussi endormants de Semino Rossi.

Vienne… comme on la connaît

Vienne. Quand je pense à la capitale de mon pays, moi, Tyrolienne, je pense d’abord au dialecte viennois, à son air toujours un peu trop hautain, se croyant au-dessus du reste de l’Autriche pour la simple raison qu’il se rapproche le plus de ce qu’on appelle l’allemand standard.

En même temps, quand je pense au viennois, je pense à ses tirades d’invectives hautement innovatrices et ludiques, permettant à ses locuteurs de dégager leurs émotions les plus intimes avec une franchise inattendue. Je crois même que si, dans un Beisl (bistrot) à Vienne, l’un des serveurs antipathiques m’envoyait un « Geh scheißen! » ou un « Geh schleich di » (littéralement « Va t’en (chier) », non que la traduction française soit capable de transporter le même message), je ne me sentirais point offusquée. Je saurais que le monde est en ordre.

Vienne dans Life Guidance

Life Guidance - deuxDans Life Guidance, on sait d’emblée que le monde ne l’est pas, et ce constat ne résulte pas du fait que les overachievers, comme le protagoniste Alexander Dworsky, vivent dans un système totalitaire marqué par la surveillance, la manipulation et le rationalisme. C’est un système où règne l’uniformisation – les mêmes costumes aux tons sombres, les mêmes maisons ultramodernes – sous prétexte de garantir ainsi un sentiment de collectivité solide.

C’est un système où, à partir d’un certain âge, chaque petit défaut au travail est le bienvenu – afin d’épurer la compagnie de main d’œuvre alors dépourvue de potentiel et donc désormais « non récupérable ». Verdict qui, dans un monde où la justification d’exister d’un être humain est mesurée par son utilité pour la société, veut dire : « forteresse du sommeil ».

Dans cette déchetterie humaine, les déclassés – dont le père vieilli du personnage principal – vivotent morts-vivants, tous ensemble, mais chacun pour soi, obnubilés par des drogues et de la musique folklorique.

Redeviens optimal!

C’est un système, enfin, où les enfants notent chaque infraction à la norme de leurs parents (« Ce n’est pas optimal, papa! ») – et mettent la puce à l’oreille des messieurs toujours souriants de Life Guidance. Et bien sûr qu’ils portent leur trench-coat obligatoire quand ils disent, cette fois-ci avec un sourire glacial : « Une attitude laissez-faire peut devenir fatale. (Pause) Surtout quand on l’affiche devant ses enfants. » Suite à quoi, pour la simple raison qu’il se soit permis de perdre sa contenance à un moment de mélancolie profonde, Alexander se voit contraint de participer à un programme de rééducation censé le remettre sur le bon chemin. Souriant, optimiste… efficace.

Scène sublime : des cadres en costume, prêts à tout pour être « guéris » aux yeux de leur coach, faisant semblant de tirer un plaisir immense du métier à tisser devant eux et s’écriant, faussement motivés : « Et ensuite j’ai hâte de faire ce miroir en mosaïque! ». Bref, encore un workshop humiliant d’« optimisation de soi ».

Dans le collimateur de Life Guidance

Life Guidance - dans le collimateurAlexander, lui, n’en veut pas. « Sa vie n’est admise qu’accompagnée de Life Guidance », tel est le verdict définitif de l’évaluateur ayant mené l’enquête sur son « cas ». Face à ce ridicule, je parie que mon Viennois stéréotypé n’hésiterait pas une seconde avant de rétorquer un « Bist deppat! Geh scheißen! ».

Alexander, lui, reste inerte, fait entrer son coach et lui dit, comme on a l’habitude de le faire dans cette Autriche inhabituelle, un « Guten Tag » (Bonjour) bien prononcé que, honnêtement, un Autrichien normal ne dirait que dans une seule situation : lorsqu’il est face à un étranger – soit un « Piefke » (un Allemand) – et qu’il essaie de se rapprocher de son « bel » allemand. Non, dans Life Guidance, le monde n’est absolument pas en ordre…

Totalitarisme rime avec dissidence

Quoi qu’il en soit, ce sera le moment à partir duquel Alexander, comme tous les héros dystopiques l’ont fait avant lui, remettra en question pas mal tout le système.

Les autres marchent au pas dans une même direction. Alexander retourne sur ses pas. Les autres mangent seuls, le regard rivé sur le plat. Alexander fait rôder le sien, à la recherche d’un autre dissident prêt à…. quoi, d’ailleurs? À faire vaciller le système, à s’insurger contre les autorités? C’est une question à laquelle Ruth Mader ne donne pas de réponse.

Alexander a beau rencontrer une ou deux personnes à l’esprit critique, mais à aucun moment du film une discussion prononcée n’a lieu, jamais il ne se solidarise avec un quelconque groupe séparatiste dont on ne sait même pas s’il en existe un. Alexander a beau assommer son coach détesté, il reste qu’il accomplit toutes ces actions seul.

La presse autrichienne a jugé cette absence d’insurrection concrète comme une faiblesse du film. Moi, je trouve que c’est au contraire l’une de ses forces, une conséquence logique de l’égotisme que nous vivons actuellement.

Les modèles

Life Guidance - texte 1Tout ceci, on le sait, est d’ores et déjà un cliché bien connu des productions littéraires et filmiques issues du siècle dernier. Orwell, 1984, Huxley, Brave New World… Des dystopies nourries par les chapitres les plus sombres de l’histoire humaine.

Dans Life Guidance, Ruth Mader copie avec méticulosité tous ces modèles afin de faire naître une version « 2018 » convaincante. Si c’est ça son but, elle a déjà gagné. Le public averti aura tout de suite reconnu les références culturelles et, donc, leur message politique toujours actuel. Tout ceci suffirait à choquer son public.

Des détails bouleversants

Mais ce n’est pas tant le scénario dystopique qui m’interpelle et qui me fait tout de suite comprendre que le monde ici va mal. C’est le fait que cette Vienne future a perdu son dialecte, ses invectives, son Schmäh (humour)… bref : sa particularité linguistique – et en ceci aussi tout son potentiel subversif. Les Viennois dans Life Guidance parlent comme s’ils avaient… excusez-moi… un bâton dans le cul. L’uniformisation a atteint un tel niveau qu’ils parlent comme s’ils étaient des rejetons artificiels de la rédaction du Duden (le Larousse des pays germanophones) ou d’un manuel scolaire d’un cours d’allemand langue étrangère.

Bizarrement, ce film m’a fait comprendre à quel point notre salut Grüß Gott! (« Dieu soit salué ») m’était cher et à quel point ce serait dépaysant de vivre sans. C’est pourquoi, à mes yeux, Ruth Mader a réussi à dresser un portrait bouleversant de sa ville natale qui laisse ses spectateurs, surtout ceux autrichiens, profondément mal à l’aise.

« Je travaillerai afin de dépasser mon potentiel… »

Life Guidance - Alors public québécois
Les écoliers

Mal à l’aise aussi quand on voit que, dans ce qui est supposé être notre avenir, les hommes au pouvoir préfèrent s’occuper de miroirs en mosaïque plutôt que de prendre position tandis que leurs enfants, à l’école primaire, scandent de tout cœur les devises d’un monde capitaliste dont ils ignorent encore le sens.

Alors, public québécois, regardez l’expression sur le visage de cet écolier à gauche : serait-ce un monde dans lequel vous aimeriez vivre?   

Note : 8/10  

Life Guidance est présenté au Venice Days Festival les 2 et 5 mai 2018.

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