Ceux qui font les révolutions à moitié… – Jeunesse désillusionnée

« Le peuple ne sait pas encore qu’il est malheureux,
nous allons le lui apprendre. »

Ceux qui font les révolutions à moitié n'ont fait que se creuser un tombeauKlas Batalo (Gabrielle Tremblay), Giutizia (Charlotte Aubin), Tumulto (Laurent Bélanger) et Ordine Nuovo (Emmanuelle Lussier-Martinez), quatre Québécois dans la vingtaine, refusent le monde tel qu’il leur est offert. Trois ans après l’échec retentissant du « Printemps Érable », ils se lancent dans des actions de vandalisme qui tendent de plus en plus vers le terrorisme. Mais leur avant-garde révolutionnaire ne rejoint visiblement pas les aspirations dominantes de la société et risque à tout moment de leur éclater au visage.

Qu’on se le dise, Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau n’est pas une œuvre accessible à tous. D’entrée de jeu, un film de 3 heures, ça en effraie plus d’un. Et je dirais que c’est malheureux. C’est un film qui ne se contente pas de suivre les règles établies, mais qui, comme l’a fait Godard, tente de les briser. Ensuite, le sujet est quelque peu tabou. Sans oublier le fait qu’il s’agit d’un film lent, et engagé. Peut-être est-ce pour ces raisons que plusieurs personnes sont parties à mi-chemin lors de la représentation à laquelle j’ai assisté. Peut-être est-ce aussi pour ces raisons que la représentation devant public du TIFF avait vu aussi un bon nombre de spectateurs quitter pendant le visionnement. C’est peut-être aussi dû au fait que certains spectateurs (comme deux femmes avec qui j’ai discuté avant le début du film) s’imaginaient venir voir un film sur la grève étudiante de 2012.

2012?

Ordine Nuovo (Emmanuelle Lussier-Martinez)
Ordine Nuovo (Emmanuelle Lussier-Martinez)

Non, Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau n’est pas un film sur les événements du printemps 2012 au Québec. En fait, le « Printemps Érable » est plus une base. Ces événements auraient possiblement mené à l’intrigue du film. Et bien que certains personnages soient inspirés par de véritables acteurs du mouvement de 2012, ils sont au final des personnages fictifs.

Cette deuxième collaboration des réalisateurs Mathieu Denis et Simon Lavoie donne une œuvre engagée, radicale et sans compromis. Un film qui explore les dérives, les mélancolies, les espoirs et les résignations d’une certaine jeunesse déçue par le cul-de-sac dans lequel elle se retrouve suite au désagrégement du mouvement étudiant qui était à la base du « Printemps Érable », cet élan de protestation sociale qui a secoué le Québec en 2012. Mouvement qui s’est soldé, au final, par un échec avec le retour au pouvoir d’un gouvernement majoritaire libéral en 2013, représentant bien le triomphe d’une frange de la société se contentant bien d’un certain statu quo.

Une jeunesse désillusionnée

Klas Batalo, Giutizia, Tumulto et Ordine Nuovo
Gabrielle Tremblay, Charlotte Aubin, Laurent Bélanger et Emmanuelle Lussier-Martinez

Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau, c’est l’idée que se sont faite les réalisateurs de ce que seraient devenus certains de ces jeunes d’à peine 20 ans qui, pour un bref moment, ont vécu quelque chose que les gens de leur génération (et de la précédente) n’avaient jamais connu : la conviction que, de par leurs actions et leur engagement, ils avaient la possibilité de changer le monde dans lequel ils vivaient. Mais comme le disaient les réalisateurs : « Être porté par cette exaltation pour ensuite constater qu’il n’en est rien, voir le projet politique pour lequel on a sué sang et eau s’effondrer comme un château de cartes ne peut pas avoir laissé ces jeunes gens entièrement intacts. » Mais que serait-il arrivé si certains d’entre eux n’avaient pas accepté de céder au découragement?

Un film politique

La situation actuelle du Québec, étant bien moins rose que nos dirigeants tentent de nous le faire croire, mène à l’importance de la présence de ce genre d’œuvres. En effet « [l]’enlisement et la stagnation de plus en plus évidents dans lesquels le Québec (à l’instar d’une grande partie du reste du monde) semble avoir choisi de se désintégrer sont devenus intolérables. Que faire, dès lors? Le seul moyen que nous avons trouvé pour combattre cet état, c’est de faire ce film. Faire ensemble cette œuvre qui nous semble plus grande et importante que nous, individuellement. », expliquaient les réalisateurs.

Ordine nuovo et Tumulto devant une boutique en feu
Laurent Bélanger et Emmanuelle Lussier-Martinez

C’est triste à dire, mais les jeunes du film sont peut-être la seule réponse permettant de sortir le Québec de cette situation. « Une poignée de jeunes gens qui auraient refusé que son existence se résume à une vie entièrement vouée à l’individualisme, au refus de tout projet collectif transcendant le simple confort individuel; une vie livrée au consumérisme, dans un monde où tout est manufacturé, où même la vie sociale, l’esthétique et la culture sont devenus des produits de consommation à obsolescence programmée. », expliquaient encore les deux hommes. Car si la jeunesse ne croit plus en l’impossible, qui y croira? Voilà ce que sont Klas Batalo, Giutizia, Tumulto et Ordine Nuovo.

Mais une jeunesse forte

Il n’y a pas une semaine sans qu’on entende un « vieux » traiter les jeunes de lâche, de paresseux, comme le fait le père de Roxanne dans le film. Il est le portrait type des X qui ne cessent de juger et de se plaindre des plus vieux et des plus jeunes. Mais derrière Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau, il y a une volonté de prendre la parole collectivement. Cette parole n’est pas uniquement portée par les auteurs du film – elle est l’expression de tous ceux qui ont participé à sa création. Ces voix qui se sont unies pour mettre au monde ce film lancent en quelque sorte un cri du cœur, un cri qui veut déranger les courants de pensée dominants. Un cri libre et cathartique. Une ou deux générations qui en ont assez du capitalisme brutal dans lequel nous vivons depuis trop longtemps.

Ordine nuovo et Tumulto devant une boutique en feu
Laurent Bélanger et Emmanuelle Lussier-Martinez

Est-ce que le long métrage permettra une prise de conscience et une remise en question? Il nous présente des jeunes qui, eux, refusent de se résigner, qui luttent, qui croient encore à quelque chose de plus grand qu’eux, à un projet de société qui les dépasse.

Au final…

Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau aura, au minimum, la capacité d’éveiller les consciences et de pousser à la réflexion. Que ce soit avec des scènes comme celle de ce gala où se pavanent nos nobles dirigeants et leurs valets – scène rappelant Le temps des bouffons de Pierre Falardeau – ou encore cet enchainement de plans – aussi beaux visuellement que forts en symboles – où Klas Batalo se met à danser et à réciter son poème alors que Giutizia peint avec violence, et qu’une musique lourde augmente la teneur, où les deux personnages nus citent du Camus.

Mathieu Denis et Simon Lavoie ont réussi à créer une œuvre dans laquelle la littérature, la poésie et le théâtre s’invitent au cinéma. Un film qui perdurera dans le temps, je l’espère. Peut-être un moment tournant dans le cinéma québécois.

Note : 9/10

 

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