
Film-collage, Marche commune plonge dans 125 ans de cinéma pour mettre en lumière quelque chose d’une humanité en déroute, vacillante, qui cherche, trébuche, se trompe de direction, se reprend.

Dans la lignée de son long métrage Animal Macula, Sylvain L’Espérance explore, avec une originalité renouvelée, les archives d’un cinéma mondial souvent éloigné des repères évidents de la cinéphilie canonique. Cette fois-ci, son point focal est la présence d’êtres humains en marche, dans les films. Avec minutie, poésie et symbolisme, cette œuvre agence ce matériel à la fois similaire et hétéroclite afin de constituer une sorte de marche à relais, à travers les époques, les pays et les environnements. Ainsi, ces mouvements individuels se succèdent, se répondent ou se fusionnent, traçant la trajectoire complexe d’une collectivité imaginée qui parcourt une mémoire onirique et intemporelle. Moyen de transport solitaire et promenade de loisir, la marche s’y révèle aussi le véhicule d’une affirmation commune, d’une action collective, d’une solidarité, voire d’un soulèvement populaire.
Avec Marche commune, Sylvain L’Espérance nous livre un essai expérimental composé entièrement d’archives sur un acte si simple, et pourtant si lourd de sens.
Après Archéologie de la lumière, « carte postale cinématographique » en 2024 ayant beaucoup fait parler d’elle, Sylvain L’Espérance revient à ses racines expérimentales avec Marche commune, qui se veut plus dans la lignée d’Animal Macula (2021). Comme ce dernier, il est composé entièrement d’images (et de la bande-son les accompagnant) d’archives du soi-disant « cinéma du monde » des 125 dernières années. Ici cependant, on rend hommage aux scènes de marche en tout genre : des gens qui marchent seuls, en groupe, qui courent, qui marchent lentement, de manière pressée, qui errent, qui se sauvent de quelque chose, à partir d’images prises sur tous les continents. C’est d’emblée que nous remarquons un travail d’archives assez époustouflant au niveau de la sélection des plans; si votre cinéphile moyen remarquera plusieurs noms de réalisateurs et réalisatrices connus au générique, L’Espérence prend soin de sélectionner des œuvres méconnues de ces derniers de manière à mieux mettre en lumière leur contenu.

Il en résulte une impression de vague familiarité nous permettant de prendre ces plans dans leur ensemble plutôt que comme faisant partie d’une œuvre plus grande (et séparée), et le réalisateur (qui a d’ailleurs aussi monté le film, ce qui n’est pas inhabituel dans ce genre d’œuvre), aidé de sa conjointe Marie-Claude Loisel, a minutieusement repéré ces images pour effectuer un impressionnant travail de montage qui s’étala sur plus d’un an. Le résultat parle de lui-même; malgré les différentes sources, il impressionne de voir la cohérence qui relie ces plans qui à priori n’ont aucun lien les uns entre les autres. Ceci est principalement dû à la manière qu’utilise L’Espérance pour raccorder lesdits plans; plutôt que de s’appuyer sur une base thématique, le réalisateur mise davantage sur les raccords de valeurs de plans, de textures et de mouvement. Libéré de ses réflexions politiques et culturelles, le spectateur peut dès lors laisser aller son esprit et son imagination.
Ce n’est cependant pas pour dire que ce petit bijou d’expérimentation formelle s’adressera à tout le monde. Si ce n’est pas déjà clair, il n’y a pas de réel élément narratif à quoi se raccrocher, malgré certaines séquences évoquant des éléments familiers (notons à ce titre une séquence assez impressionnante composée entièrement de plans de personnages courant dans les escaliers, comme si poursuivis). Il s’agit avant tout d’une œuvre expérimentale avec un grand E, film d’essai nous amenant à nous interroger sur notre rapport à l’espace et à ces lieux et scènes familiers que nous sommes habitués à considérer comme transitoires, ici mises au premier plan, comme un déplacement dans un film sert habituellement davantage à lier deux scènes, lieux ou personnages qu’à véritablement faire avancer une intrigue. En ce sens, le spectateur non-averti trouvera peut-être en Marche commune le meilleur soporifique de cette nouvelle année, mais pour qui d’autre s’intéresse un tant soit peu au cinéma expérimental et à l’histoire du cinéma narratif, cette dernière œuvre du cinéaste vétéran représentera une nouvelle manière de poser une réflexion sur la mémoire, non pas seulement cinématographique, mais aussi historique et personnelle, à travers ces espaces oubliés auxquels nous n’accordons habituellement pas d’importance. Une excellente œuvre locale pour débuter 2026.
Bande-annonce
© 2023 Le petit septième