
Michel Franco n’a pas encore dévoilé grand-chose de Circles, son nouveau long métrage prévu pour une première en festivals en 2026. Aucun synopsis détaillé, peu d’images, pas de promesse narrative claire. Et pourtant, le film circule déjà dans les conversations professionnelles. Ce simple fait en dit long. Dans le cinéma contemporain, surtout celui des festivals, l’attente précède parfois l’œuvre. Le nom du réalisateur suffit à enclencher une machine de commentaires, d’anticipations et de projections.
Cette dynamique n’est pas anodine. Elle révèle un système où la création artistique, même la plus exigeante, est intégrée à une logique de valeur, de réputation et de rendement symbolique. Le cinéma d’auteur n’échappe plus à l’économie de la prédiction.
Michel Franco s’est imposé au fil des années comme une figure centrale du cinéma mexicain contemporain. Ses films, souvent rudes, frontaux, dérangeants, ont trouvé leur place dans les plus grands festivals. Cette reconnaissance s’est transformée en capital culturel. Aujourd’hui, son nom agit comme une garantie, presque comme une marque.

D’un point de vue critique, cette situation pose question. Lorsque l’on s’intéresse à Circles, est-ce pour ce qu’il dira réellement, ou pour ce qu’il est censé représenter? La radicalité de Franco, autrefois subversive, est désormais intégrée dans un système qui sait très bien absorber la critique tant qu’elle reste esthétiquement maîtrisée.
Les grands festivals fonctionnent de plus en plus comme des marchés de l’attention. Les films y sont évalués avant d’être vus, classés avant d’être projetés, attendus avant d’être compris. Circles attire déjà l’intérêt d’analystes spécialisés dans les prévisions de sélection, de compétition officielle, voire de récompenses potentielles.
Ce regard analytique, souvent présenté comme neutre ou rationnel, participe pourtant à une forme de spéculation culturelle. On ne parle plus seulement de cinéma, mais de trajectoires, de probabilités, de “potentiel”. L’œuvre devient un objet de projection, au sens économique du terme.
Il est frappant de constater à quel point le vocabulaire du jeu s’infiltre dans le discours culturel. On parle de “favoris”, de “prises de risque”, de “retours possibles”. Cette manière de penser les films rappelle étrangement d’autres univers numériques où l’anticipation et la probabilité dominent.
Dans certains espaces en ligne, comme ceux associés à des plateformes telles que KoiFortune, cette logique est assumée : on parie, on calcule, on tente de prévoir l’issue. Le problème surgit lorsque cette même logique s’impose à l’art, transformant la réception d’un film en exercice spéculatif plutôt qu’en expérience sensible.
Michel Franco est connu pour son regard critique sur les violences sociales, les rapports de domination et les fractures de classe. Mais lorsqu’un film devient un “événement attendu”, il court le risque d’être neutralisé. Non pas censuré, mais absorbé. La critique devient un produit culturel valorisé, discuté, monétisé symboliquement.
La gauche radicale insiste sur ce point : un système peut tolérer des œuvres dures tant qu’elles ne perturbent pas ses mécanismes. Le danger pour Circles n’est pas l’échec artistique, mais au contraire une réussite parfaitement intégrée dans les circuits de prestige, où la subversion devient décorative.
Ce constat ne remet pas en cause le travail de Franco en tant que tel. Il interroge plutôt le cadre dans lequel son œuvre est reçue. À partir du moment où les films sont analysés comme des “investissements culturels”, le regard du public est orienté. On attend un certain type de film, une certaine radicalité mesurée, compatible avec les attentes du marché des festivals.
Dans ce contexte, la véritable question devient politique : comment préserver un espace où le cinéma peut encore déranger sans être immédiatement évalué, classé, anticipé?
Circles n’a pas encore été montré, et c’est peut-être là que réside sa force. Tant que le film reste invisible, il échappe encore partiellement à la grille d’analyse marchande. Il existe comme promesse, mais aussi comme incertitude.
Refuser de réduire le cinéma à une série de pronostics, c’est défendre une autre idée de la culture. Une idée où l’art n’est pas un pari, mais une rencontre. Où l’on accepte de ne pas savoir à l’avance ce que l’on va voir, ressentir ou comprendre. Dans un monde obsédé par la prévision et le rendement, cette incertitude est peut-être, en soi, un geste profondément politique.
© 2023 Le petit septième