
«No one comes to visit me. I haven’t seen anyone in years. – Well, it hasn’t been quite that long. »
[Personne ne vient me rendre visite. Je n’ai vu personne depuis des années. – Bon, ce n’est pas tout à fait aussi long que ça.]

There, there, le long-métrage de la réalisatrice canadienne Heather Young, suit le quotidien de deux femmes profondément isolées : Ruth (Marlene Jewell), une femme âgée souffrant d’une forme légère de démence, et sa soignante, la jeune Shannon (Katie Mattatall) qui est enceinte, mais qui n’a plus de contact avec le père du bébé.
Malgré son âge avancé, Ruth vit seule chez elle. Elle se sert d’un déambulateur pour bouger et d’un monte-escalier afin de naviguer entre les deux étages de son appartement à Halifax.

Ses journées se ressemblent : elle fait ses courses dans un petit magasin de proximité, écoute de vieilles chansons populaires, joue au bingo et coupe le pain grillé en morceaux pour pouvoir le donner, mélangé aux grains, aux oiseaux.
Malgré sa démence débutante, elle arrive encore à bien s’orienter dans son environnement, mais à cause de son état physique elle a besoin d’une soignante qui s’occupe du ménage et vérifie que tout va bien chez elle.
Sa soignante Shannon est encore très jeune – on ne connaît pas son âge, mais elle semble avoir à peine vingt ans. Elle attend un bébé d’un jeune homme qui l’a abandonnée et qui n’assume pas ses responsabilités comme futur père.

Tout comme Ruth, Shannon n’a pas l’air d’avoir des contacts avec sa famille. La seule personne qu’elle voit régulièrement est sa meilleure amie et colocataire qui travaille comme influenceuse sur les réseaux sociaux.
Cependant, elle ne s’intéresse plus vraiment à Shannon maintenant qu’elle est en fin de grossesse et qu’elle ne sort presque plus. Elle ne comprend pas pourquoi Shannon ne peut pas simplement oublier son ex-copain Brandon. Leurs vies sont devenues trop différentes, ce qui intensifie le sentiment d’incompréhension et de solitude chez Shannon.
Ruth et Shannon ne se parlent guère, même quand elles sont dans la même pièce. L’une fait le ménage tandis que l’autre s’adonne à ses passe-temps. La communication n’est pas froide, mais réduite au strict minimum : Shannon lui montre où se trouvent les bons numéros sur sa carte de bingo ou lui demande si elle va bien lorsqu’elle l’aide à se laver.

Shannon reste toujours calme et garde son sang-froid. Elle ne la juge jamais lorsque Ruth fait quelque chose de travers. Ruth a fait sa valise sans raison mais ne s’en souvient plus ? Shannon la défait sans lever le ton ou ridiculiser la vieille. Lorsque Ruth l’appelle au milieu de la nuit parce qu’elle s’est mouillée à cause de son incontinence, Shannon – qui a noté son nom et son numéro de téléphone sur un bout de papier en cas d’urgence – arrive et remet tout en ordre.
Or, au fur et à mesure que le film avance, on remarque que le soutien n’est pas unilatéral : peu avant la naissance de son bébé, Shannon est triste et s’appuie contre Ruth qui passe un bras autour d’elle, la caresse tendrement et lui dit d’un ton maternel et rassurant : « There, there » (« Tout va bien, tout va bien »).
Je suppose que Ruth ignore l’histoire de Shannon et que Shannon ne sait pas grand-chose de la vie de cette femme, mais ces deux mots comportent plus de compréhension et d’empathie qu’un bavardage insignifiant.
Shannon est visiblement trop jeune pour avoir un enfant, elle a l’air déprimée et personne ne l’accompagne à ses consultations prénatales. Quand sa médecin lui demande en souriant si elle a hâte du grand jour et que Shannon reste indifférente, la médecin ne cherche pas davantage à se renseigner. Il en va de même pour le médecin de famille de Ruth qui se contente de lui faire passer le questionnaire pour diagnostiquer le stade de la démence, sans plus :
Now, can you tell me what city we are in right now?
Well, it’s the city I live in. It’s a great city. It’s wonderful.
Mhm. And can you tell me the name of the city?
I should know that. I just can’t get to it at the moment./
Bon, pouvez-vous me dire dans quelle ville on est actuellement ?
Alors, c’est la ville où j’habite. C’est une grande ville. Elle est merveilleuse.
Mhm. Et pouvez-vous me dire le nom de la ville ?
Je devrais le savoir. Mais je n’arrive pas me le rappeler pour le moment.
Vers la moitié du film, pendant que Shannon donne naissance à son bébé, Ruth ne retrouve plus le chemin du retour, chute et se retrouve désormais dans une maison de retraite. En l’espace de quelques semaines, son état mental se détériore rapidement. Ce déclin est sans doute aggravé par le nouvel environnement anonyme, loin de son chez-soi habituel.

Dans la maison de retraite, Ruth devient immobile et indifférente. Elle regarde par la fenêtre, semble triste, subit tout avec résignation. Si Shannon l’a lavée elle-même dans sa salle de bains au carrelage accueillant, celle au foyer est une pièce hostile sans aucune décoration et un lève-personne transporte la vieille dame dans la baignoire où on la laisse livrée à elle-même. Le personnel soignant fait de son mieux, mais ne peut pas être présent à tout moment.
Quand Ruth se sent un peu mieux et qu’elle souhaite reprendre son ancien passe-temps – nourrir les oiseaux, les portes sont verrouillées pour que les malades ne quittent pas le bâtiment sans surveillance.
Sa solitude est déchirante, notamment lorsque Shannon lui rend visite avec le nouveau-né. Ruth ne la reconnaît plus et semble avoir perdu toute orientation temporelle et spatiale :
Do you know where we are?
Well, we’re at a nursing home and I came to visit you.
No one comes to visit me. I haven’t seen anyone in years.
Well, it hasn’t been quite that long. /
Savez-vous où on est ?
Eh bien, on est dans une maison de retraite et je suis venue vous rendre visite.
Personne ne vient me rendre visite. Je n’ai vu personne depuis des années.
Bon, ce n’est pas tout à fait aussi long que ça.
Heather Young maîtrise l’art de faire de bons films : There, there est filmé d’une caméra statique qui se concentre, par des gros plans, sur les émotions des protagonistes, elles-mêmes reflétées par le décor. Les couleurs des vêtements et de l’appartement des deux femmes sont pâles et sombres, elles expriment l’inertie et la déprime des protagonistes.
Au cours du film on remarque que Ruth et Shannon, malgré leur différence d’âge, se ressemblent dans leur solitude. La réalisatrice fait ce parallèle magistralement par des coupes particulières : si une scène finit par le plan de Ruth dans son pull bleu clair, la scène suivante commence par le plan de Shannon, seule dans son lit, vêtue d’un top de couleur similaire.
L’indifférence de Ruth à la maison de retraite – brillamment mise en scène lorsqu’elle est poussée devant un mur coloré, aux motifs d’une banlieue idyllique à la campagne, ce qui renforce son sentiment d’abandon – reflète celle de Shannon avant et après la naissance de son bébé, qui était un « accident » avec son ex-copain.
D’ailleurs, je trouve géniale l’opposition créée entre Shannon (la passivité, l’immobilité) et son ex Brandon qui fait des courses automobiles (et qui, au sens figuré, a pris la fuite devant ses nouvelles responsabilités).
Mentionnons pour finir le format presque carré du film qui illustre très bien l’idée d’être prisonnière de la situation et qui m’a fait penser à certains films de Xavier Dolan. Vous voyez : There, there donne lieu à des analyses et interprétations à tous les niveaux !
There, there est le deuxième long-métrage de la réalisatrice Heather Young après Murmur – un film également sur la solitude depuis la perspective d’une alcoolique qui fait son service communautaire dans un refuge pour animaux – et plusieurs court-métrages.
Outre le fait que je trouve les titres de ses films magnifiques, puisqu’ils révèlent le sens de la jeune cinéaste pour les petites choses de la vie, ses thèmes (la solitude, les petites gens, le silence) et l’esthétique des films prouvent son talent inouï. Heather Young est un nom à retenir, elle incarne ma révélation personnelle de l’année cinématographique 2025 !
Bande-annonce
Révision linguistique par Maeva Kleit.
© 2023 Le petit septième